Le CNC a publié la semaine dernière une étude très intéressante d’« Evaluation des aides à la production cinématographique et audiovisuelle en région »[1]. Après 10 ans de politique conventionnelle dont les objectifs étaient de diversifier les sources de financement du secteur, de favoriser la relocalisation des tournages en régions, de développer l’emploi et des filières économiques structurées, le CNC a souhaité faire un bilan de son action avec les régions. Cette politique d’aides régionales semble plutôt être un succès mais en regardant un peu différemment les chiffres donnés par le CNC, elle pose aussi pas mal des questions pour l’avenir.

I – Etat des lieux

Le nombre de collectivités passant des conventions avec le CNC a été multiplié par 2 entre 2004 et 2015. Elles étaient 20 et sont aujourd’hui 40 collectivités participant à ce dispositif : l’intégralité des 25 anciennes régions, 13 départements et deux municipalités, l’Eurométropole de Strasbourg et la ville de Paris.

Le montant total des engagements financiers a été multiplié par 1,6 passant de 39,96 millions d’€ en 2004 à 65,79 millions d’€ en 2015, soit une progression de 65%.

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Les engagements des collectivités se font dans 6 domaines de la création depuis 2006 (début du financement des courts métrages). En 10 ans, les grosses masses sont restées les mêmes : environ 40% pour les longs métrage de cinéma, 35% pour la production audiovisuelle, 9% pour l’accueil de tournages et la formation et 10% pour le court métrage. Le principal changement a été la forte réduction des aides à l’écriture et au développement en raison du désengagement du CNC en 2006 : en moyenne 7 millions par an avant 2006 et depuis entre 3 et 4,5 millions par an. A noter une très légère apparition du soutien à la production nouveaux médias depuis 2 ans.

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On constate cependant que si l’investissement global a progressé en 10 ans, chaque collectivité affecte en moyenne aujourd’hui moins de financement dans ce secteur qu’en 2005 : 1,88 million d’€ en 2005 et 1,64 million d’€ en 2015.

 

 

II Activités des collectivités territoriales

Quelles sont les activités précises des collectivités dans le cinéma et dans l’audiovisuel ?

Dans le cinéma, les collectivités soutiennent aujourd’hui 42,2% des films agréés contre 28,6% en 2004. En moyenne sur l’ensemble de la période 2004-2013, les aides des collectivités à la production couvrent 5,5% du devis des films. Ce soutien s’élève à 26,92 millions d’euros en 2013. 87% va à la production de fiction, 4% aux documentaires et 9% à l’animation.

L’objectif de diversité et de renouvellement des talents que se fixe le CNC semble être atteint dans le sens où les oeuvres bénéficiant de soutien sont plus souvent portées par de jeunes auteurs (36,8% de premiers films contre 33,2% pour l’ensemble des films) et plutôt des films à petit budget (4,11M€ contre 5,23M€ pour l’ensemble des films agréés). Elles sont cependant concentrées sur la fiction à 90%.

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 On constate, comme le montre le graphique ci dessous, qu’après une hausse constante jusqu’en 2008, les aides financières des régions dans le cinéma ont connu une baisse en 2009, une remontée en 2010, puis à nouveau une baisse en 2011 et 2012. En 2013, les engagements financiers des collectivités ont retrouvé leur niveau de 2010. Les chiffres 2014 et 2015 disponibles, ceux de Ciclic[1], ne sont pas strictement comparables mais ils font apparaît des engagements financiers des régions dans le cinéma et l’audiovisuel qui poursuivent leur baisse.

Dans l’audiovisuel, les collectivités ont soutenu 5.057 heures de programmes sur la période 2004-2013, soit 16,1% de la production audiovisuelle. Elles financent à hauteur de 5,2% du devis des programmes audiovisuels aidés. En volume comme en montant financier, l’engagement des collectivités dans la fiction est, après une progression jusqu’en 2008, en baisse très sensible depuis 2010 :

  • Les engagements financiers des collectivités dans la production audiovisuelle ont progressé jusqu’en 2010 et sont en forte baisse depuis, passant de près de 20 millions d’euros en 2010 à 10 millions d’euros en 2013, soit un engagement divisé par 2.
  • En volume, comme le montrent le graphique ci dessous, on constate une hausse jusqu’en 2008 (683 heures) puis baisse depuis pour atteindre 326 heures aidées en 2013 et cela alors que le nombre d’heures produites au total dans l’audiovisuel progressent.
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En analysant l’évolution dans les différents genres de programmes, on constate que:

  • Le soutien de la fiction par les collectivités évolue dans le même sens que la production globale de fiction qui baisse à partir de 2008 ;
  • Dans le documentaire, c’est l’inverse, le volume de documentaire produit chaque année dans l’audiovisuel augmente mais le soutien des collectivités baisse ;
  • En animation, les heures produites totales varient légèrement d’une année à l’autre mais le soutien des collectivités est clairement en baisse (à l’exception des régions très investies dans l’animation comme Poitou-Charentes, Ile-de-France et Rhône-Alpes[1]).

 

III Les filières cinématographique et audiovisuelle en région

Comment et dans quelles mesures des filières cinématographiques et audiovisuelles se sont-elles développées en région ?

  • Le nombre de producteurs actifs sur l’ensemble de la période 2005-2013 a été de 1.985 dont 75% en Ile-de-France et 25% en région (3,2% en Rhône-Alpes, 2,7% en Paca, 2,1% en Bretagne et 2% en Aquitaine).
  • Le nombre d’établissements a progressé à la fois en Ile de France et en régions sur l’ensemble de la période : de 6.597 en 2004 à 9.120 en 2013, soit 38% d’augmentation, avec une progression constante d’année en année.
  •  Le nombre d’emplois dans le secteur a également progressé.  En régions de 23.831 en 2004 à 36.013 en 2015, soit une progression de 51%. En Ile-de-France, la progression a été de 128.842 à 160.695, soit une progression de 24%. La masse salariale, Ile de France et Régions, a également progressé entre 2004 et 2013, passant de 1.846,11 millions d’euros à 2.987,66 millions d’euros, soit une augmentation de 61%.

Cette progression des établissements et des emplois est sans doute un succès, mais, en revanche, l’activité, mesurée ici avec le nombre de jours de tournages global en France (IDF et régions), a légèrement baissé sur la période : 12.421 jours de tournages en 2005 et 11.737 en 2013, soit une baisse de 18,5% : hausse du nombre de jours de tournage jusqu’en 2008, puis forte baisse en 2009 qui s’explique principalement par une forte baisse du nombre de jours de tournages en Ile de France. Depuis, on est sur une tendance légèrement à la hausse mais que ce soit en Ile-de-France ou en régions, le nombre de jours de tournage en 2013 n’a toujours pas retrouvé le niveau de 2008.

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 Cette baisse très sensible du nombre de jours de tournages en Ile-de-France (-25%) qui n’est pas remontée depuis n’est pas expliquée totalement dans l’étude : est-ce la réduction de la durée des tournages en TV et en cinéma ? Est-ce la forte délocalisation des films à l’étranger ?Ainsi, en regardant ces chiffres d’une manière un peu crue, on constate une augmentation du nombre d’entreprises, une augmentation du nombre de salariés et de la masse salariale mais avec une baisse globale de l’activité, mesurée ici avec la donnée disponible c’est à dire le nombre jours de tournages.

 

IV Retombées de l’activité cinéma et audiovisuelle en région

L’étude présente les facteurs d’attractivité d’un territoire qui sont principalement de trois ordres : l’existence d’un fonds d’aide à même d’attirer des productions, l’environnement économique du territoire au sens large (diffuseurs locaux, prestataires techniques, présence d’une antenne de France 3, formation, distance par rapport à Paris) et les compétences locales (qualité des techniciens, présence de techniciens sur tous les corps de métiers, comédiens, formation, studio, post-production).

L’effet multiplicateur des retombées économiques d’une production en région a été mesuré à partir d’un panel de 348 oeuvres dans les 7 principales régions accueillant des tournages (hors Ile-de-France). 1€ investi rapporte 6,62€ directement à la région et 1€ de plus par l’apport de touristes, soit 7,62€ au total. Ainsi, en 2015, les régions ayant investi 65,79 millions d’euros dans le cinéma et l’audiovisuel, les retombées économiques se montent à 501,32 millions d’euros.

En conclusion

Le CNC se félicite, et sans doute à juste titre, de sa politique sur ces 10 dernières années : 40 collectivités conventionnées dans la politique du 1€ pour 2€, 684,24 millions d’euros engagés par les régions de 2005 à 2015 dans la production cinéma et audiovisuelle, un multiplicateur de retombées de 7,62€ pour 1€ dépensé, des bons résultats des films au box office français et étranger, etc.

Mais qu’en est-il pour l’avenir? Avec les 13 nouvelles régions et les grandes métropoles, les aides des collectivités à la production cinéma et audiovisuelle vont-elles continuer de diminuer ou au contraire remonter malgré les difficultés financières des territoires? Comment valoriser les compétences et faire que ces filières régionales réussissent dans une concurrence qui se durcie entre territoires européens pour attirer des activités cinéma, audiovisuel et nouveaux médias?

La solution est-elle une concentration de l’activité dans certaines collectivités : celles qui mettent le plus d’argent (Ile-de-France plus de 12 millions, Rhône-Alpes environ 3 millions d’euros, Paca), celles qui se sont fortement concentrées sur le développement économique de la filière sur leur territoire (Nord-Pas-de-Calais dans la nouvelle région Hauts-de-France et le développement des compétences et de l’emploi dans le secteur), celles qui ont trouvé un axe de différenciation (Charentes dans la nouvelle région Aquitaine-Limousin-Poitou Charentes avec l’animation), celles qui s’allient à d’autres territoires européens comme l’Alsace et Strasbourg dans le Grand-Est avec le land du Bade-Wurtemberg?

 

 

[1] Etude réalisée par les cabinets Idate et Hexacom

[1] Mais justement on peut se demander comment va évoluer la politique de cette région dans l’animation ? En effet, il semble que le Conseil Région souhaite réduire son soutien à l’école d’animation de la région, et très réputée, « La Poudrière ».


[1] httep://www.ciclic.fr/1-les-tendances-de-l-annee-2014