Il reste moins d’un mois jusqu’au premier tour des élections présidentielles … et la culture n’est pas vraiment au centre du débat. Alors, ThinkandAct a décidé de donner à voir et à entendre des « lieux culturels », des lieux en rapport direct ou indirect avec le public, des lieux physiques ou des lieux virtuels, des lieux petits ou grands, connus ou inconnus … et surtout partout en France. Nous essayerons d’aller jusqu’en Guyane !

Cinéma, émission de radio, librairie, plateforme VOD, théâtre, plateforme de concerts sur internet, site de musique en streaming, bibliothèques, galerie de peinture, musées, écoles d’arts, applications culturelles, etc. A chacun nous poserons les mêmes 5 questions :

  • Dans quel « lieu » sommes nous?
  • Quelle est l’importance d’un lieu comme le vôtre dans la société actuelle?
  • Dans quel état d’esprit du public en ce moment?
  • Qu’est-ce qui a le plus changé dans les usages de vos spectateurs, auditeurs, abonnés, etc.ces dernières années?
  • Quelle serait la mesure phare à prendre par le prochain gouvernement pour votre secteur ?

L’objectif de ce voyage impressionniste est de montrer que la culture est partout, que les idées fourmillent, que les particularités ont leur place. Nous les laisserons parler et à la fin, comme dans une fable, il devrait y avoir une morale, un chemin à suivre.

Pour ce premier épisode, le lieu est une émission de radio consacrée à la comédie musicale diffusée le dimanche matin sur France Musique « 42ème rue » et l’animateur est Laurent Valière, producteur de l’émission, journaliste à France Info et auteur du livre Cinéma d’animation : la French Touch, publié aux Editions de La Martinière avec Arte éditions qui sort dans quelques jours.

 

Dans quel lieu sommes nous ?

42ème rue est un lieu virtuel, c’est une émission de radio sur France Musique, diffusée le dimanche matin à 11h, qui existe depuis 9 ans. Emission de programmation musicale au départ, elle est devenue « le rendez-vous des amoureux de la comédie musicale ». Ce public qui aime la comédie musicale (en France, il faudrait dire « théâtre musical ») est assez particulier, ce sont des fans, que d’autres regardent un peu de haut ! C’est une niche et pourtant, 42ème rue est le pic d’audience de France Musique le dimanche.

 

Quelle est l’importance d’un lieu comme 42ème rue dans la société actuelle?

Cette émission veut faire connaître au public la comédie musicale qui est dans une sorte de no man’s land en France, entre la variété et le théâtre. Des directeurs de théâtre et d’opéras à Paris ou en région, des politiques considèrent ces spectacles comme trop populaires alors qu’aux Etats-Unis, la comédie musicale avec des auteurs comme George Gershwin ou Steven Sondheim a pris la suite des opéras de Verdi. Les partitions musicales ne sont pas toutes au même niveau mais certaines sont magnifiques.

A Paris, Jean-Luc Choplin, qui a dirigé le Théâtre du Chatelet de 2004 à 2017, a cherché à faire découvrir cette nouvelle forme d’opéra. A son arrivée, ne souhaitant pas relancer la « guéguerre » avec l’Opéra de Paris, il a décidé de se positionner ailleurs et d’arrêter de tourner en rond avec toujours les mêmes opéras. Il a monté des spectacles sur des livrets de Cole Porter, de Léonard Berstein ou de Steven Sondheim.

Mais maintenant, avec la fermeture du théâtre du Chatelet pendant 2 ans pour travaux et la nomination d’une nouvelle directrice, on ne sait pas où pourront passer les comédies musicales ni quelle sera la politique de la nouvelle directrice, Ruth Mackenzie ? Et Jean-Luc Choplin est parti diriger la scène musicale de TF1 qui s’installe en lieu et place des anciennes usines Renault ! Aujourd’hui, des producteurs cherchent à mettre en scène des opéras de Steven Sondheim mais ils ne trouvent plus d’endroits pour le faire. L’homme de la Mancha, la comédie musicale américaine inspiré de Don Quichotte, adapté par Jacques Brel en 1968, a été repris récemment. La compagnie a joué à Tours, à Malakoff mais ils n’ont pas trouvé de salle à Paris.

 

Jacques Brel dans l’Homme de la Manche, qu’il a lui même adapté, au Théâtre des Champs Elysées en 1968

 

Dans quel état d’esprit sont vos spectateurs, vos auditeurs, vos abonnés en ce moment?

C’est banal à dire mais les gens ont besoin de rire, de se détendre. L’ambiance actuelle est assez lourde et la comédie musicale offre des musiques agréables, joyeuses, qui ne sont pas prise de tête !

Aux Etats-Unis, dans les années 30, la comédie musicale a été un véritable antidépresseur, une soupape contre la déprime, le public y allait pour se détendre, rire, voir des filles qui montraient leurs jambes légèrement dénudées. C’est aussi l’époque où Gershwin composait des comédies musicales satiriques sur la politique, comme « Strike up the band » qui se moque du goût pour la guerre de l’Amérique (heureusement pour nous tout de même !) : un fabricant de fromages américain poussait le président des Etats-Unis à entrer en guerre avec la Suisse pour une simple affaire de taxe d’importation.

 

Qu’est-ce qui a le plus changé dans les usages de vos publics ces dernières années?

Le podcast est totalement entré dans les moeurs. Les auditeurs nous écoutent à toute heure et 10% de l’audience de l’émission se fait en délinéarisé. Un auditeur qui écoute depuis les Etats-Unis envoie un mail systématiquement après avoir écouté l’émission : 9h pour lui, 15h ici. De notre côté, la mise à disposition des podcast est bien plus rapide : à 13h le dimanche, il est disponible. Avant, il fallait attendre le lundi. Par ailleurs, les auditeurs écrivent aussi facilement sur facebook ou sur twitter et pas seulement sur le site de l’émission. Le courrier manuscrit surtout, mais aussi les mails deviennent de plus en plus rares.

En revanche, le public vient toujours aussi nombreux à l’émission. En live c’est toujours plein. Maintenant Radio France a mis en place une billetterie gratuite sur internet et les gens réservent sur le site. Comme certains ne viennent pas, on se met à faire du surbooking comme les compagnies aériennes.

 

Quelle serait la mesure phare à prendre par le nouveau gouvernement pour votre secteur ?

D’un côté, la comédie musicale est un genre qui n’a pas de place en tant que tel dans les politiques culturelles : ce n’est pas du théâtre, ce n’est pas de la musique. Et d’un autre côté, c’est un genre mal vu, un peu méprisé, trop populaire, ce type de création ne semble pas mériter de subvention de l’Etat. L’idéal serait de sortir de cet ostracisme et lancer une vraie politique volontariste de théâtre musical. Il y a des musiciens, des livrets et des comédiens. Un vrai vivier de jeunes qui apprennent à jouer, à chanter et à danser apparaît dans la comédie musicale. Une politique publique intéressante permettrait d’ouvrir des classes de comédie musicale dans chaque conservatoire, avec une vraie sélection à l’entrée. En France, les élèves jouent Molière à l’école. En Angleterre ou aux Etats-Unis, avec moins de barrière entre culture intelligente et culture populaire ils jouent Grease ou Hairspray. Il ne s’agit pas de coller à la culture anglosaxonne mais il y a aurait de quoi faire des très jolies comédies musicales avec des pièces de Molière !