Pour ce 6ème épisode, le lieu culturel est le Festival Jean Carmet à Moulins dans l’Allier, dédié aux seconds rôles et aux jeunes talents des courts métrages et la protagoniste en est sa programmatrice Céline Richard.
 
Céline Richard, programmatrice du Festival Jean Carmet à Moulins et de l’assocation Cinébocage 

Dans quel lieu sommes nous ?

Nous sommes à Moulins dans l’Allier, au sein d’une association de cinéphiles qui organise des projections hebdomadaires de films d’auteurs et un festival qui se tient, chaque année, la 2ème semaine d’octobre et dont ce sera la 23ème édition en 2017. Moulins avec ses 20.000 habitants, et une agglomération de 50.000, est une  ville moyenne, une préfecture, une ville de fonctionnaires, d’enseignants, de professions libérales dans un département plutôt rural.

Animée par sa coordinatrice Catherine Cuvelier, l’association Cinébocage a été fondée en 1987 par des cinéphiles enseignants et instituteurs. A Moulins c’est une institution : aller voir des « films Cinébocage » est une activité au même titre que jouer au bridge ou prendre des cours de Yoga, même si certains disent que ses membres sont des « vieux gauchistes » ou « des intellos » ! En 1994, l’association a créé son propre événement. C’était l’année de la mort de Jean Carmet, « le plus grand second rôle du cinéma Français » titraient les journaux, alors le Festival a pris le nom de Jean Carmet et prime les meilleurs seconds rôles de 15 longs métrages représentant un panorama des films d’auteurs de l’année. En 2000, une nouvelle compétition a été ouverte pour primer des jeunes talents de courts métrages français. Le Festival enregistre 9.000 entrées en moyenne dont 2.500 scolaires et une progression de 36% d’entrées grand public (non scolaire) depuis 3 ans. Le Festival est soutenu par l’Etat à travers la DRAC et par l’ensemble des collectivités territoriales : la région, le département qui est le principal soutien financier, la ville de Moulins, l’agglomération et deux autres municipalités de l’agglomération.

Le Festival et les projections hebdomadaires se font dans les salles du multiplexe Cap Cinéma qui avec ses 9 salles modernes semble avoir changé beaucoup de choses pour les habitants : les jeunes sont revenus au cinéma, les invités du festival sont accueillis dans des belles salles… avec un peu de charme en moins

Quel est le public du Festival?

Le public du festival est un public art et essai assez classique, petite majorité de femmes, plus de 50 ans. Mais nous cherchons à faire venir des jeunes. Désespérément. Pour cela, des jeunes acteurs et réalisateurs sont pris dans les jurys, des jeunes comédiens un peu connus sont invités, les films sélectionnés rajeunissent, des partenariats avec des lycées sont scellés. Mais les résultats sont maigres.

 
Les primés du Festival Jean Carmet en 2016
Et pourtant, les jeunes vont au cinéma mais ils vont voir des blockbusters en français, ils refusent les films en version originale (VO), les films d’auteurs et les lieux de culture qui impressionnent. La VO fait peur, pas à Paris, ni dans des grandes métropoles, mais dans des villes moyennes, oui. Les jeunes, pas mal de gens, pensent que les films d’auteur ne sont pas pour eux. Avant la construction du multiplexe Cap Cinéma en 2012, les séances d’ouverture et de clôture du Festival se faisaient au théâtre de Moulins. Les gens étaient trop impressionnés par le lieu pour venir à ces projections.

Qu’est-ce qui a le plus changé dans les usages de vos publics ces dernières années?

Tous les spectateurs font plus attention à l’argent. Avant, ils pouvaient aller voir tout et n’importe quoi, en tout cas un film qu’ils ne connaissaient pas, mais maintenant ils veulent en avoir pour leur argent. Pour le Festival, on fait des cartes à 60€ et les spectateurs nous disent que c’est un vrai budget, c’est un coût intégré dans le budget culturel annuel du foyer. Avant Cinébocage pouvait être prescripteur, les spectateurs allaient voir le « film Cinébocage » de la semaine les yeux fermés, maintenant ils veulent en avoir pour leur argent et minimiser les risques. Si le petit bonhomme de Télérama saute au plafond c’est bon s’il fait la gueule c’est plus compliqué pour nous.

Il y a aussi un besoin de plus de divertissement. Les spectateurs du Festival me disent «C’est bien cette année vous avez mis des comédies, nous avons aussi envie de nous divertir! ». Le cinéma d’auteur a une image d’ennui et de lourdeur. Mais ça change, avec une nouvelle génération de cinéastes, Thomas Caillé (Les combattants), Guillaume Senez (Kipper) ou encore quatre jeunes qui sortent de l’école de Besson, Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas (Willy 1er).

 
Lycéens et collégiens au Festival Jean Carmet à Moulins

Quelle serait la mesure phare à prendre par le nouveau gouvernement pour votre secteur ?

Valoriser la culture au niveau national et la démocratiser. C’est peut-être bien engagé à Paris et dans les grandes métropoles, mais pas dans les petites villes. Les gens ont le sentiment que la culture ce n’est pas pour eux, que c’est pour une élite. Du coup, il est presque honteux d’acheter un livre de Balzac, d’aller voir un film d’auteur ou d’aller au théâtre. A Moulins, sur 20.000 habitants, il y a un terreau de 1.000 personnes, toujours les mêmes qui vont au théâtre, au concert, vont voir des films d’auteurs. Il y a trop rarement de nouvelles personnes.

Les associations comme les nôtres devraient être plus soutenues. La culture existe dans les territoires grâce à toutes ces associations partout en France. Enlevez les et il n’y a plus de culture au delà des grandes villes! Le Ministère de la culture et de la communication s’appui sur ces associations mais le financement des DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) est trop faible. Pour le cinéma dans la Région Auvergne-Rhône Alpes, la DRAC a un budget annuel de 170.000 euros pour soutenir 60 manifestations cinématographiques dans la région dont certaines sont très grandes et plus soutenues que les autres, Lussas, les Arcs, Clermont-Ferrand et Annecy.