Pour ce troisième épisode, le lieu est le cinéma Claude Miller, une salle indépendante installée à Bourganeuf dans le département de la Creuse en Nouvelle Aquitaine, et son directeur est Ahmed Bennaamane.

Dans quel lieu sommes nous ?Bourganeuf est une petite ville de près de 3.000 habitants, en pleine verdure, dans le département de la Creuse. La grande ville la plus proche est Guéret à 30km. Limoges est à 50 km. Retour historique rapide : son monument le plus connu est la Tour Zizim, construite par les Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, de 1483 à 1486, pour abriter en résidence surveillée le fils d’un empereur Ottoman, le prince Zizim, qui résidera deux ans à Bourganeuf. En 1886, Bourganeuf est la troisième ville française à être éclairée par un  courant à longue distance. Jusqu’à la fin des années 80, Bourganeuf a été un bourg très important, jusqu’à 4.000 habitants.

Le cinéma existe depuis plus de 50 ans, il a ouvert le 31 octobre 1952. Photographe arrivé du Maroc en 1972, Ahmed Bennaamane est devenu projectionniste en 1980. Comme pas mal d’autres cinémas de petites villes, il a failli fermer en 1985. Le maire voulait tout arrêter mais Ahmed lui a demandé la concession et expliqué qu’en faisant des séances tous les jours et non pas seulement 2 fois par semaine, il ferait revenir le public. Le maire n’avait rien à perdre, il a accepté et le public a été au rendez-vous. Ici le cinéma est moins cher qu’en ville, 6€ le tarif normal, 4€ les moins de 14 ans, 5€ pour les étudiants et les habitués, tarif réduit pour les familles.

Depuis sa reprise par Ahmed Bennaamane, les rénovations et améliorations techniques de la salle n’ont pas cessé et il le faut pour que les spectateurs continuent à venir : réfection de la salle, suppression du balcon et son Dolby en 1987, installation du son en numérique en 1999, passage au tout numérique en 2012, rénovation complète de la salle en 2014, passage au son 7.1. La nouvelle salle est inaugurée le 30 septembre 2015. Elle prend le nom de salle Claude Miller pour rendre hommage à ce grand cinéaste installé dans la Creuse. Depuis la réouverture en 2015, la fréquentation a augmenté de 64% passant de 7.000 spectateurs par an à 11.400 aujourd’hui !

Quelle est l’importance d’un lieu comme le cinéma Claude Miller dans la société actuelle?

Si on enlève le cinéma, il n’y a plus rien à Bourganeuf ! Nous sommes le seul endroit culturel ouvert tous les jours. La salle polyvalente propose du théâtre mais n’ouvre que 2 à 3 jours par semaine. Pendant les 18 mois de travaux, la salle a été fermée et les habitants ont compris l’importance qu’avait le cinéma dans la ville.

Le cinéma Claude Miller créé des événements : il y a les avant-premières, l’accueil avec boissons et pizzas, le festival Ciné des villes, ciné des champs en octobre, du cinéma en plein air en été, etc. Parfois, Ahmed se fait même « engueulé » parce qu’il passe trop de bons films. Récemment, il a programmé le film comique turc Recep Ivedik 5 qui a fait un tabac. Toute la communauté turque, très nombreuse dans la région, est venue. Près de 300 entrées sur la semaine.

 
Cinéma en plein air à Bourganeuf
Le cinéma travaille aussi avec l’association Lavaud Soubrane créée par Annie Miller. Cette association organise des ateliers d’écritures, le Festival ciné des villes/ciné des champs et des actions pédagogiques à Bourganeuf. Des techniciens de cinéma viennent expliquer leur métier, chef opérateur, monteur, maquilleur, machiniste, etc. aux élèves. Les enfants se rendent compte du travail que représente un film. Que ce n’est pas seulement de la rigolade et du show of, mais un ensemble de vrais métiers.Dans quel état d’esprit sont vos spectateurs en ce moment?
Quand les gens viennent au cinéma, ils ne s’intéressent pas à la politique. La force du cinéma, c’est que tout le monde voit le même film. Tout le monde partage.Qu’est-ce qui a le plus changé dans les usages de vos publics ces dernières années? Trois choses sont très marquantes : Les gens bougent plus vite, oublient plus vite et les questions d’argent sont importantes.
Première chose le public, les jeunes surtout sont pressés, ils veulent voir un film dès la première semaine comme tous les autres, au moment où on parle du film. Ceux là vont à Guéret. Mais deuxième chose, les gens n’ont pas assez d’argent pour voir deux films dans la semaine donc pour certains films ils peuvent attendre un peu et venir au cinéma à Bourganeuf parce que c’est moins cher. Mais troisième chose, quand un film arrive dans notre salle en 3ème semaine après sa sortie nationale, les gens ont déjà oublié qu’ils voulaient voir ce film.
Les jeunes bougent très très vite. Le dernier Fast and Furious, est passé à Bourganeuf 3 semaines après sa sortie nationale, il n’y a eu personne. Alors qu’un film comme Médecin de campagne, en 3ème semaine on fait le plein, les spectateurs plus âgés attendent.

Quelle serait la mesure phare à prendre par le nouveau gouvernement pour votre secteur ?

Sauver les salles de cinéma dans les petites villes, c’est leur permettre d’avoir les films avant la 5ème semaine après leur sortie nationale. Les distributeurs sont « joueurs » avec ces salles : les films qui font des entrées, ils ne les donnent qu’en 5ème semaine mais les films qui ne font pas d’entrées, ils les proposent dès la 1ère semaine !

Pendant longtemps, on a fait « miroiter » aux petites salles qu’elles auraient les films plus tôt si elles passaient au tout numérique. En fait, rien n’a changé : les gros films sont donnés aux exploitants des grandes villes et les petits cinémas passent après. Le dernier Walt Disney est sorti le 22 mars, il ne sera au cinéma de Bourganeuf que le 26 avril, soit 5 semaines plus tard!