Alors que la Méditerranée, en Grèce, en Syrie ou sur la question des réfugiés, concentre aujourd’hui une grande partie de l’attention médiatique, un récent rapport de l’Agence française de coopération médias (CFI) sur les médias des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (ANMO) offre une nouvelle perspective et montre le dynamisme et les innovations à l’œuvre dans les différents pays de ces régions.  Loin du paysage uniforme que l’on pourrait imaginer, cette étude propose de réévaluer l’après Printemps arabes dans 8 pays de la région ANMO et montre ce secteur des médias en ligne pour ce qu’il est : pluriel, vivant et multiple.

Centré sur 8 pays (l’Algérie, l’Égypte, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Palestine, la Syrie et la Tunisie), ce rapport conclu une étude menée par Laurent Giacobino entre juillet 2014 et janvier 2015 dont voici les grands axes.

8 pays, 8 contextes :

Les médias, qu’ils soient traditionnels ou issus d’internet, connaissent des réalités différentes dans chacun des pays étudiés.

Le Liban est le pays dans lequel l’usage d’internet est le plus développé, qui dispose du réseau 3G le plus important et pour lequel les revenus publicitaires sont le plus élevés. A l’inverse, l’Algérie connait un très faible taux de pénétration d’internet. Un usage d’internet qui n’est pas corrélé au développement de la 3G (pour l’instant faible mais grandissant – hors Liban et Jordanie) dans les différents pays.  La Palestine est un cas particulier : si elle dispose des infrastructures israéliennes pour l’accès à internet, les limitations imposées par l’État hébreux sur les bandes passantes empêche le développement de la 3G.

En revanche, tous les pays de l’étude se retrouvent sur dans une situation difficile au regard de la liberté de la presse (classement Reporters sans frontières) mais connaissent parfois, en terme de liberté du net (classement Freedom House), une latitude plus grande (notamment la Tunisie ou la Jordanie). Les Printemps arabes ont débouché sur des réformes parfois superficielles (notamment au Maroc ou en Algérie) et les cadres juridiques restent très peu protecteurs pour les médias en ligne, particulièrement pour les bloggeurs. En Egypte, la situation s’est durcie depuis la période Moubarak alors qu’en Tunisie, les acquis de la Révolution en termes de liberté d’expression et d’ouverture du secteur de la presse se sont maintenus.

Tableau récapitulatif des contextes : TIC et liberté de la presse Source CFI  / Tableau ThinkandAct

Tableau récapitulatif des contextes : TIC et liberté de la presse
Source CFI / Tableau ThinkandAct

 

Médias traditionnels et pure players, les acteurs des médias en ligne :

L’étude met à jour deux grands acteurs des médias sur internet : les médias traditionnels, qui ont transféré une partie de leur activité éditoriale vers internet et l’arrivée de pure players des nouveaux médias.

  • Les acteurs traditionnels occupent en Égypte, en Tunisie et en Algérie les premières places des sites d’information les plus visités mais n’exploitent pas toutes les potentialités offertes par le numérique et les nouveaux médias (version mobile, application, travail éditorial spécifique…). Il s’agit principalement des grands quotidiens nationaux. Au Liban, en Jordanie, en Palestine ou en Syrie, les médias traditionnels ayant le mieux réussi leur migration sont les radios et les chaînes de télévision, au détriment de la presse papier.
  • Les pure players du numérique sont les nouveaux entrant des médias de ces pays. Très actifs, ils se sont fortement développés avec les Printemps arabes dans les différents pays. Depuis, ils ont connu des développements différents, comme en Jordanie, où, suite à un épisode de durcissement législatif, leur nombre est passé de 500 à 250. Au Maroc, il y aurait entre 500 et 1000 pure players aujourd’hui et 180 en Tunisie. Des pure players qui semblent faire face à une posture conservatrice des acteurs traditionnels  vis-à-vis des médias en ligne (dans la formation des journalistes aux nouveaux médias, au journalisme citoyen …).
  • L’Algérie est le pays où l’importance des éditions papiers des journaux est restée la plus forte. Également, malgré un très grand nombre d’Algériens sur les réseaux sociaux, l’usage médiatique de ces derniers est relativement faible.

 

Tableau récapitulatif des média en ligne dans les 8 pays Source CFI  / Tableau ThinkandAct

Tableau récapitulatif des médias en ligne dans les 8 pays
Source CFI / Tableau ThinkandAct

 

De nouveaux médias pour de nouvelles pratiques :

Les nouveaux médias, pure players en tête, des pays de la rive Sud de la Méditerranée ont développé des pratiques innovantes pour faire face aux manques de moyens, à la censure ou à la désinformation :

  • Dans les réseaux sociaux, ces nouveaux acteurs ont trouvé des outils de promotion, et un moyen de fédérer une communauté, qui soutien, mais également produit et vérifie l’information transmise. Les lecteurs et les journalistes, grâce à Facebook ou Twitter, peuvent faire circuler une information et la faire vérifier par les membres de la communauté. Une nécessité lorsque, comme le pointe le rapport, les acteurs  doivent jongler avec une information souvent erronée et des contenus peu fiables. Facebook (1er site dans 6 des 8 pays, 2e dans 2 les autres) et Twitter servent également de caisse de résonance pour les médias en ligne fédérant les communautés en ligne les plus importantes.
  • Une très grande partie des contenus produits en ligne le sont en arabe avec un développement de plus en plus important de l’arabe « dialectal » ou de l’arabizi (l’arabe sous alphabet latin) qui permettent de toucher une audience plus large. Enfin, le français est de plus en plus concurrencé par l’anglais et des pratiques mêlant plusieurs langues (chapeau en arabe, texte en français) permettent de toucher un public large.
  • Enfin, les revenus publicitaires étant trop faibles (mais indispensables), les acteurs des médias en ligne ont développé des solutions innovantes pour compléter leurs revenus. En plus des modèles d’abonnements payants qui ont peu fonctionné, d’autres services comme l’alerte SMS ou les petites annonces ont été mis en place. Ce sont surtout des modèles économiques hybrides, combinant des services éditoriaux (rédactionnel, traduction, revue de presse) ou techniques (développement web), des services pour les autres médias (formations, prestations de fixeurs) ou pour des institutions diverses (réalisations audiovisuelles …) ou encore la vente de produits dérivés (tasses, t-shirts …) qui permettent aux structures de se maintenir. Enfin, les apports de l’aide internationale, notamment en Syrie où la situation s’est fortement dégradée, restent primordiaux.

Conclusion :

Ce rapport de CFI met en lumière, avec une grande richesse d’information, les réalités des acteurs des médias en ligne de 8 pays de la région ANMO. Si des similitudes existent entre les différents contextes, avec des difficultés à première vue relativement semblables, les acteurs rencontrent des problématiques spécifiques et locales qui ne peuvent être ignorées. Les Printemps arabes ont permis à une nouvelle génération de médias d’émerger grâce au numérique et aux réseaux sociaux, et un travail de structuration et de pérennisation est aujourd’hui nécessaire pour soutenir la très grande vitalité du secteur, sur l’ensemble de la région, à travers des programmes menés par CFI et ses partenaires comme 4M ou SafirLab.