Pour ce 2ème épisode, le lieu est une librairie indépendante à Paris, Les Traversées, et l’animateur en est un de ses trois associé(e)s, Antoine Fron. Nouvelle touche impressionniste des lieux de culture où l’on apprend que les clients se font libraires, que le prix unique du livre doit toujours être rappelé aux lecteurs, que les changements d’usages dans la lecture ne viennent pas forcément du numérique !

 

Dans quel lieu sommes nous ?

Les traversées est une librairie de quartier de 145m2, à Paris, dans le 5ème arrondissement, en bas de la rue Mouffetard, en face de l’église Saint Médard et d’un marché. C’est un quartier agréable habité par beaucoup de professions libérales, d’universitaires, de profs. La librairie a été reprise, en 2013, par 3 de ses salariés qui se sont associés avec une équipe de 7 personnes au total. Cette reprise a été aidée par le Centre National du Livre (CNL) et l’Association pour le développement de la librairie de création (l’ADELC) qui est un organisme cofinancé par les éditeurs français et qui aide à la transmission et à la rénovation des librairies indépendantes.

C’est une librairie généraliste dont l’essentiel du chiffre d’affaires se fait sur la littérature (50%) avec une part importante pour les sciences humaines qui représentent 20 à 25% du CA. Et la librairie vend tous types de livres à une clientèle relativement variée, des livres jeunesse, des romans policiers, du guide tourisme, du livre d’art, etc.

La politique d’animation de la librairie est importante avec une rencontre d’écrivain par semaine, mais la grande nouveauté vient d’un client qui, un jour, nous a proposé de co-organiser avec lui une manifestation. Il y a travaillé un an et c’est devenu « Les forums des traversées » : ce sont des rencontres tous les 2 mois qui se font autour d’une thématique et non d’un livre. Notre client organisateur fait venir plusieurs juristes qui débattent avec le public sur les conflits d’intérêts, le Brexit, l’Europe, etc. Ce qui est intéressant ici, c’est que la librairie s’ouvre à des compétences variées et qu’elle devient un lieu de confrontation et de partage des expériences.

 

Quelle est l’importance d’un lieu comme une librairie dans la société actuelle?

Les librairies sont un des seuls lieux dans lequel les individus peuvent entrer sans idée préconçue, sans envie d’acheter, juste pour voir ce qu’il se passe, pour parler, pour croiser d’autres gens. Dans une boucherie ou dans une boulangerie on n’entre pas sans savoir qu’on veut acheter. Des clients se donnent rendez-vous à la librairie puis vont boire un verre au café d’à côté.

Une librairie dans un centre ville, dans un quartier est un lieu très important parce que les libraires vont venir des gens de l’extérieur, des écrivains ou d’autres types de personnes qui ont des choses à dire sur la société et, du coup, qui créent du débat.

Enfin, les librairies sont des lieux qui défendent la littérature, la diversité, l’éclectisme. C’est un lieu où les gens ne sont pas jugés sur leurs goûts, leurs idées, leurs opinions politiques. Une librairie promeut tous les types de littératures.

 

Dans quel état d’esprit sont vos spectateurs, vos auditeurs, vos abonnés en ce moment?

Avant les élections présidentielles, les gens sont plutôt inquiets, hésitants et se posent beaucoup de questions. Le « Forum des traversées » mis en place cette année a permis de connaître et de discuter sur des sujets qui questionnent les citoyens : l’Europe, la moralité, les conflits d’intérêts, l’évolution de la société, l’exclusion, le repli sur soi, la montée du populisme. Un des points très intéressant est celui des conflits d’intérêts : les gens ont des intérêts multiples et reconnaissent ne pas bien faire le tri entre leurs différentes responsabilités. Il leur semble nécessaire que des citoyens réfléchissent sur ces conflits, les mettent à jour et propose des solutions pour en sortir.

Enfin, la dé-crédibilisation de la politique est assez forte, le public demande un renouvellement. C’est rafraichissant de voir que des gens qui ont envie de faire 5 ans de vie politique puis retourner à leur vie professionnelle, on voit que les choses changent.

 

Qu’est-ce qui a le plus changé dans les usages de vos publics ces dernières années?

Le numérique est encore une partie très faible de la diffusion des livres en France, moins de 5% du marché. Mais, dans le métro le matin, de plus en plus de personnes lisent sur des tablettes. Tous les usages sont en train de changer et assez rapidement donc la manière de lire aussi : la musique s’écoute sur smartphone, la télévision se regarde en replay sur des tablettes et les films en vidéo à la demande sur un ordinateur. Si les lecteurs qui sont passés au livre numérique ne viennent plus dans les librairies, une petite partie fonctionne sur les deux modes, papier et numérique. Des gros lecteurs, préfèrent télécharger certains livres parce qu’ils savent qu’ils ne les garderont pas et, à l’inverse, ils achètent en version papier des livres qui sont plus importants pour eux.

Et puis, il y a des gens qui réfléchissent à la place qu’ils ont dans leurs appartements, à l’écologie, à leurs dépenses et au volume de livres qu’ils ont et s’il est nécessaire de tout conserver. Ces personnes se tournent vers les bibliothèques, y emmènent leurs enfants. Les lecteurs se prêtent les livres, les déposent en bas de leur immeuble, les posent sur un banc, les prêtent à leurs copains. Les livres circulent beaucoup plus qu’avant. On voit aussi que certaines personnes n’achètent des livres que pour offrir ou pour des situations particulières.

Si la consommation culturelle s’est beaucoup modifiée ces quinze dernières années, c’est aussi que l’offre culturelle s’est diversifiée : de gros lecteurs sont devenus des gros consommateurs de séries et ils viennent beaucoup moins dans les librairies.

Mais, ce qui est rassurant c’est qu’il n’y a pas forcément moins de gens dans les libraires, les générations se renouvellent.

L’offre numérique via le site internet de la librairie est très limitée. Des librairies de taille comme la notre ne sont pas très présentes sur le numérique, c’est peut-être un tort !

 

Quelle serait la mesure phare à prendre par le nouveau gouvernement pour votre secteur ?

Le secteur du livre est soutenu par plusieurs organismes publics mais il est toujours nécessaire de questionner les dispositifs et les aides pour les faire évoluer et coller aux besoins.

Une première chose serait une politique de communication sur la lecture. Le prix unique du livre, instauré il y a 40 ans qui a permis de maintenir un paysage de librairies très diversifié, n’est toujours pas clair pour tout le monde. Certains pensent que les livres sont moins chers dans les grandes surfaces. Il est nécessaire de communiquer sur le prix unique du livre, de le dire et le redire.

Dans les grandes villes et à Paris, les loyers en centre ville sont extrêmement chers. C’est particulièrement criant à Paris mais dans beaucoup de centres villes en région c’est le même problème. L’augmentation forte des loyers est difficile à concilier avec la rentabilité des librairies.

Et à l’inverse, dans les villes moyennes en région, le problème est celui de la désertification des centres villes, la disparition des commerces de proximité au profit des grandes surfaces périurbaines. Si dans les grandes villes les commerces de proximité reviennent ; dans les villes moyennes, l’offre culturelle est majoritairement partie dans les grandes surfaces, les centres Cultura, au détriment des librairies indépendantes qui sont installées depuis longtemps et qui ne trouvent pas repreneurs.

Ces questions devraient être réfléchies en termes de politique publique de développement, et aussi au niveau des municipalités et des conseils régionaux.