Signature récente de l’accord pour la révision de la convention collective[1], commissions paritaires nationales emploi-formation (CPNEF) du secteur qui se montrent actives dans la création de certificats de qualification professionnelle (CQP) :  l’emploi et les conditions de travail dans le secteur culturel semble devenir aujourd’hui un sujet d’importance après des années au cours desquelles l’attachement à l’exception culturelle n’allait pas jusqu’à s’intéresser à ceux qui contribuaient à la faire vivre. Dans ce contexte d’avancées pour l’emploi dans les métiers artistiques, il est important de rappeler les réflexions sur les enjeux et conditions de travail de ces professionnels, rapportées par le député Jean-Patrick Gille le 17 avril 2013. Grâce à ce rapport[2], le travail mené il y a près de 10 ans par le député Christian Kert est enfin actualisé.

 

De quels métiers parle-t-on ?

Le rapport définit les métiers artistiques comme étant les professions exerçant à titre principal des activités artistiques d’interprétation ou de création dans les secteurs du spectacle vivant, du cinéma et de l’audiovisuel, des arts plastiques ainsi que des activités d’auteur. Ils incluent aussi les ouvriers et techniciens du spectacle.

L’INSEE, sur la base des codes de la nomenclature d’activités française (NAF), comptabilise 316 432 personnes exerçants des métiers artistiques, soit 1,24% de l’effectif de l’emploi en France, en 2010[3]. Les métiers du spectacle représentent environ la moitié des métiers artistiques : 165 772 personnes, dont 40% sont des artistes et des auteurs et 60% des techniciens et ouvriers.

Les professionnels de ces secteurs artistiques ont des caractéristiques tout à fait spécifiques : niveau d’études élevé, origine sociale plutôt favorisée, importance du non salariat, combinant souvent plusieurs activités. Cette population est peu féminisée, fortement concentrée en Ile-de-France et un peu plus jeune que le reste de la population active.

Ce secteur est en fort développement. En effet, le Département des études, de la prospective et des statistiques du Ministère de la culture et de la communication (DEPS) a montré le doublement des effectifs employés dans les métiers artistiques en 20 ans : en 2008, 334 000 personnes déclaraient exercer à titre principal un métier artistique, soit une hausse de 94% par rapport à 1990, alors que la progression de la population active dans son ensemble sur la même période n’est que de 17%. L’activité dans ce secteur est assurée par un grand nombre de petites structures dont une partie non négligeable de structures « hors champ » (hôtels, cafés, restaurants, etc.) dont l’activité de spectacle n’est pas l’activité principale.

 

Quel est le poids économique de ce secteur ?

La culture dans toutes ses dimensions, spectacle vivant, cinéma, musique, éducation artistique, diffusion du patrimoine est une vraie richesse pour l’économie, les territoires et le vivre « ensemble ». Avec un poids économique de 40 milliards d’euros soit 2% du PIB[4], 160 000 entreprises qui emploient 2,3% des actifs, le secteur culturel a un poids équivalent à celui de l’agriculture. Avec 585 485 emplois en 2008[5], c’est presque autant que la production automobile en 2011 qui comptabilisait 604 000 emplois directs et indirects[6].

De plus, une bonne partie de ces emplois ne sont pas délocalisables, excepté dans l’audiovisuel et le cinéma et il y a également des emplois induits. Ce secteur a donc une dimension économique importante mais aussi une dimension sociale, les manifestations et expositions culturelles contribuant à tisser du lien social entre les individus.

 

Quelles sont les spécificités de ces métiers ?

Ce sont des métiers qui n’ont pas de barrière à l’entrée. Ils sont très attractifs et ce d’autant plus que leur accès n’est pas subordonné à la possession d’un titre ou d’une qualification, sauf pour les professeurs de danse. Ce marché n’a pas toujours été aussi ouvert dans l’histoire : on notait un syndicalisme très fort et la licence professionnelle a été l’instrument le plus fort de la maîtrise du marché. La dernière survivance, la carte professionnelle délivrée aux techniciens du cinéma et de l’audiovisuel par le CNC, a été supprimée en 2009. Pour beaucoup, cette non sélection à l’entrée est la condition d’émergence des talents. Mais la connaissance des réseaux est également essentielle et constitue, elle, une barrière importante. On peut observer un seuil : les individus, qui n’ont pas réussi à accumuler les expériences nécessaires pour se distinguer au bout de deux ans, ont peu de chance de rester plus longtemps dans le secteur. La première année entre 36 et 51% des entrants quittent le secteur, ils sont entre 9 et 12% la 2ème année. On constate également une frontière mouvante entre pratique amateur et pratique professionnelle. 

Mais les conditions d’emploi sont diverses et précaires. On peut distinguer deux grandes catégories d’exercice des métiers artistiques : l’emploi salarié et l’exercice indépendant. Ces deux catégories ont en point commun une grande fragilité.

–       L’exercice indépendant (artistes, auteurs, etc.) isole et rend vulnérable. Les auteurs relèvent du code de la propriété intellectuelle, c’est-à-dire que ce sont des créateurs d’œuvres originales protégées et souffrent globalement d’un manque de reconnaissance et de revenus faibles et très dispersés.

–       L’emploi salarié, qui concerne majoritairement les artistes et techniciens du spectacle, se distingue de l’emploi sur le reste du marché. Il souffre de l’incertitude inhérente aux projets créatifs, et doit subir une hyperflexiblité, notamment due à une discontinuité de l’emploi et à une croissance déséquilibrée du secteur par des contrats de plus en plus courts avec une dispersion sur un nombre de plus en plus élevé de salariés

 

Quelles actions à entreprendre ?

Le rapport considère qu’il est important de s’employer à une meilleure protection de cet emploi artistique, tant en termes de rémunération que de gestion de carrière, de formation professionnelle ou de protection sociale. Une démarche pour une structuration sociale et une normalisation des pratiques est déjà lancée mais doit être poursuivie.

On peut constater notamment des métiers en voie de très nette professionnalisation grâce à de nombreuses initiatives de renfort de la capacité professionnelle des employeurs et de rationalisation des formations :

–       On note ainsi le rôle structurant de la licence d’entrepreneur. Dans cette même logique de responsabilisation des employeurs et diffuseurs du secteur des actions de professionnalisation ont été menées afin de les former en matière de réglementation sociale et de droits d’auteurs ou pour les petites structures en gestion économique et sociale.

–       Face à une offre de formation hétérogène, pouvoirs publics et professionnels ont entamé une démarche conjointe de structuration des formations initiale et continue et un effort d’information sur celles-ci : création de diplômes nationaux supérieurs professionnels, constitution d’établissements d’enseignements supérieurs à vocation pluridisciplinaire, création de deux d’observatoires prospectifs sur les qualifications et les métiers de l’audiovisuel et du spectacle vivant, mise en place de certificats de qualification professionnelle, établissement d’une nomenclature d’emploi et guide de référentiels métiers pour le spectacle vivant…

 

Le rapport souligne ces avancées réalisées mais considère que les efforts sont à approfondir, et recommande des actions concrètes et volontaires afin de :

–       lutter contre les fraudes (travail dissimulé) qui fragilisent l’emploi artistique, par une sensibilisation et des contrôles intensifiés, par un meilleur encadrement de la pratique amateur et du recours à l’auto-entreprenariat ; 

–       sécuriser les parcours professionnels, par l’augmentation de la durée d’emploi dans le spectacle vivant, la lutte contre la précarité et la permittence dans l’audiovisuel, etc. Mais aussi par la promotion d’expériences innovantes qui semblent offrir des conditions d’emploi alternatives intéressantes. Ces expérimentations, comme le groupement d’artistes Music Unit et la coopérative CAE-CLARA montrent que si l’économie du secteur artistique justifie une certaine flexibilité celle-ci ne doit pas être exclusive d’autres formes d’organisations, et elles ouvrent d’autres horizons aux artistes et techniciens.

 


[1] Depuis la convention collective nationale des techniciens de la production cinématographique du 30 avril 1950, jamais étendue à l’ensemble de la branche, aucune convention n’avait été conclue pour régir les conditions de travail des salariés

[2] Travail mené au sein de la mission d’information commune à la commission des affaires culturelles et de l’éducation et à la commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale

[3] Source : Enquête Emploi 2010, INSEE/DEPS,

[4] Audition de Mme Aurélie Filippetti, Ministre de la culture et de la communication.

[5] Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la culture et de la communication, Chiffres clés 2012, La documentation Française.

[6] Mission donner à l’IGF et IGAC par la ministre de la culture pour évaluer l’impact économique réel de la culture en France