Pour ce 4ème épisode, le lieu est Univerciné, le label digital de référence du cinéma d’auteur contemporain en Europe et le protagoniste est Alain Rocca, producteur et président d’Universciné. Où l’on apprend qu’en cinéma d’auteur salle et écrans personnels ne s’opposent plus et que le spectateur internaute est un être paradoxal. Comme dans le monde humain, ca nous rassure

Dans quel lieu sommes nous ?

Universciné est le premier label digital d’une société de 45 producteurs et distributeurs français « Le meilleur du cinéma » (LMC). 2001, la société LMC est créée avec pour objectif de comprendre ce qu’il pouvait se passer entre le cinéma et l’internet ; 2007, avec Jean-Yves Bloch, Universciné est lancé et deviendra, en 10 ans, le label digital de référence du cinéma d’auteur contemporain en Europe. Aucun site au monde n’a autant de films dans son offre, même Itunes. Avec 5.000 titres, la plateforme représente le tiers de l’offre légale de cinéma en France qui est d’environ 14.000 titres. Avec 600.000 visionnages par an, la fréquentation est celle d’une grosse salle de cinéma, mais c’est une niche sur internet.

Univerciné ne prétend pas répondre au besoin de divertissement et de détente dans le visionnage de films, mais répond à une demande de visionnage exigeant, un individu qui cherche à retrouver sur ses écrans personnels les forces et les densités du cinéma d’auteur. La démarche d’Universciné est très affirmée : 1) Mettre en ligne ce que son équipe de cinéphiles et de programmateurs considère comme le cinéma d’auteur contemporain, c’est-à-dire faire de la recommandation éditoriale. Les grandes plateformes de cinéma ou d’autres offres culturelles sur internet disent « tu as aimé quelque chose, je vais te trouver quelque chose que tu vas aimer encore plus ! » et enferment l’internaute dans sa trace de consommation. Universciné dit l’inverse « Si tu viens chez nous c’est que tu as envie d’être surpris et tu vas être heureusement surpris ! » ; 2) Monétiser correctement les visionnages pour les ayants-droits. C’est pour cela qu’Universciné a fait principalement de la VOD à l’acte jusqu’à aujourd’hui, la VOD par abonnement étant beaucoup moins intéressante pour l’ayant droit.

Page d’accueil d’Universciné

Mais tout récemment, l’offre par abonnement « Oncut » (à partir de 3,99€ par mois) destinée à l’acharné d’Universciné celui qui consomme 3, 4, 5 films par mois à l’acte (3,99€ à la location 48h, 9,99€ à l’achat) et qui demande un petit effort dans son sens, a été ouverte. On est parti dans un dispositif de partage de revenu qui reste un dispositif qui semble correct dans l’exigence de monétisation du cinéma mais qui ne tiendrait pas si il y avait une grande consommation.Et un nouveau lieu ! LMC a lancé un second label, Lacinétek, une niche dans la niche avec une offre de cinéma de patrimoine et toujours avec l’obsession de la recommandation. Si Universciné reste un dispositif de recommandation assez classique, Lacinétek pousse un peu plus loin le principe : ce sont les réalisateurs contemporains de cinéma qui proposent les films du 20ème siècle qui les ont secoués. Les Français ne peuvent pas prétendre faire les meilleurs films du monde mais ils sont les meilleurs dans la cinéphilie, dans le rapport au cinéma.

Quelle est l’importance d’un lieu comme Univerciné dans la société actuelle?Ce cinéma de la diversité n’est pas présent en Europe sur les plateformes digitales. Ce monde digital est un immense supermarché et si Univerciné ne faisait pas ce travail de marketing d’une offre de cinéma de la diversité, ce cinéma disparaitrait. Si Universciné n’existe pas, 3.000 titres disparaissent de l’existence digitale. De ce point de vue là, oui Universciné est essentiel.

S’il n’y a pas d’équivalent, pas de concurrent sur le web, c’est parce que l’offre est unique mais aussi parce que le site gagne très peu d’argent. Les autres plateformes perdent aussi de l’argent mais elles espèrent en gagner beaucoup. Netflix dépense et perd beaucoup d’argent pour avoir des millions d’abonnés mais Red Hasting raconte au marché que ce fichier vaudra des milliards quand il le monétisera.

C’est en faisant des métiers plus équilibrés économiquement qu’il est possible de faire cette plateforme dédiée au cinéma d’auteur. La société LMC a beaucoup d’autres activités : négoce de droit, édition Vidéo, prestation technique de déploiement d’un catalogue de film sur internet, pour l’institut français, pour la BNF, en collaboration avec Arte, etc. Et aussi Universciné et la Cinétek sont soutenues par le CNC et l’Europe.

Qu’est-ce qui a le plus changé dans les usages de vos publics ces dernières années?

Universciné appelle ses visiteurs internautes des « spectateurs » pour bien avoir en tête que ces individus sont dans l’état d’esprit d’exiger quelque chose. Et ces « spectateurs », le site commence à les connaître :

Les « spectateurs » ont une demande assez paradoxale : d’un côté, ils demandent de comprendre très clairement ce que leur propose une plateforme de cinéma, « Universciné, c’est le cinéma d’auteur contemporain », « Netflix c’est la série branchée à la mode qu’on voit dans le métro en 4 par 3 », donc une identité très forte, et de l’autre côté, ils revendiquent de ne pas avoir 20 comptes pour satisfaire leur consommation de cinéma sur les écrans personnels. Ils ne veulent pas perdre de temps entre le moment où ils se disent « je veux me faire une soirée de cinéma »  et le moment où ils activent cette soirée. Il faut donc une structuration très claire des différents labels qui proposent du cinéma et après une interface utilisateur qui ne fasse par perdre du temps.

On découvre aussi qu’une complémentarité est en train de naître entre regarder les films d’auteurs sur ses écrans personnels et sortir de chez soi pour aller voir ces films en salle. Pour ce cinéma d’auteur et de la diversité, les jeunes générations savent parfaitement faire la différence d’expérience qu’ils attendent entre voir un film dans une salle toute noire et le regarder sur leurs écrans personnels avec du rewind, de la portabilité et de la nomadisation (C’est sans doute différent pour le cinéma de divertissement). Le visionnage de films d’auteurs sur écrans personnels va devenir une offre complémentaire et non plus opposée de la découverte sur grand écran. Le digital permet la profondeur, la salle permet la soirée événement de la semaine. L’avenir de LMC est d’être pionnier dans cette complémentarité.

 
  Page d’accueil de Lacinétek

Quelle serait la mesure phare à prendre par le nouveau gouvernement pour votre secteur ?

Même si une entreprise doit s’adapter à la législation en vigueur, le nouveau gouvernement devrait quand même prendre une mesure. Il devrait aller à Bruxelles et taper extrêmement violement sur la table pour détruire cette idée désastreuse de Single Digital Market qui implique que les critères de diffusion d’une oeuvre, d’un film, en Europe ne doivent pas être impacté par la territorialité de son lieu de production. Derrière ce marché numérique unique des oeuvres, il y a la destruction d’un principe fondamental de la filière cinéma qui est la territorialité. C’est l’exception culturelle d’un pays qui lui permet de réglementer le commerce des films de cinéma comme il l’entend sur son territoire.

Pour avoir l’avance sur recettes, l’obligation des chaînes de télévision, etc. il faut que la France puisse territorialiser ses droits : dire à ceux qui respectent ces obligations qu’ils auront des avantages en termes de droits : Canal Plus qui met 200 millions dans la production du cinéma a une fenêtre d’exclusivité d’exploitation des films, une salle de cinéma qui injecte 11% de ses recettes dans le compte de soutien, en contrepartie pendant 4 mois personne ne peut diffuser le film sur le digital.

Les tenants malhonnêtes d’une Europe malhonnête disent que cela se fera à 27 ! Mais à 27 c’est toujours le plus petit dénominateur commun qui gagne. Il n’y aura plus d’investissement des chaînes, plus de chronologie des médias. C’est la porte ouverte au cinéma payé par les grandes plateformes digitales. Et c’est une grosse bataille parce qu’on a contre nous tous les gaffa et la puissance de lobbying de ces entreprises est très forte. On n’est pas des nains mais on a besoin d’un discours de président car il y a une quinzaine de pays pour qui l’existence d’une filière de cinéma, autonome, puissante n’a aucune importance.