Habituée à entendre, dans le secteur des médias, que seuls les contenus sont stratégiques, il y avait de quoi être perturbée ce matin à la Maison de la Chimie en écoutant France Télecom, Google, TDF, Eutelsat, la Poste, France Digital, beaucoup de parlementaires et la ministre de l’économie numérique Axelle Lemaire. Pas un mot sur les contenus et pourtant on avait le sentiment d’être au coeur du réacteur de la transformation numérique !

Luc Belot, député de Maine-et-Loire et rapporteur du projet de loi pour une République numérique a d’abord pris le sujet sous l’angle du « storytelling » : la vie d’un français moyen d’ici quelques années. Il arrive à son bureau avec sa voiture qui l’a conduit et se gare seule. A midi, il va faire des achats et se fait livrer directement dans sa voiture laissée au parking. En fin de journée des amis s’invitent à diner. Son frigidaire lui envoi un SMS pour lui dire qu’il a les ingrédients nécessaires à une bonne blanquette de veau. Il achète tout de même un dessert en ligne à la boulangerie du coin qui sera livré directement chez lui. Très bonne soirée, mais le lendemain la journée commence mal quand son ami lui fait des remarques parce que son smartphone l’alerte qu’il n’a pas fait de sport depuis 15 jours et que son assureur augmente son abonnement parce qu’il a dépassé trois fois les limitations de vitesse ce mois-ci. En plus, il n’avait pas très bien dormi puisque les draps de son petit dernier lui ont signalé en pleine nuit qu’il s’était découvert !

Trois sujets principaux ont traversé les différentes sessions de la matinée des « Atouts français dans le numérique » au « Numérique et transformation de l’économie » : les infrastructures, la question des TPE/PME et du numérique et enfin la régulation.

Fracture numérique entre territoires

Le directeur de l’Agence du Numérique, Antoine Darodes pose comme préalable que la transformation numérique ne se décrète pas. Elle viendra d’en bas, des usagers, des écos-systèmes. Pour cela, il faut que ces mêmes usagers soient connectés. Où en est-on aujourd’hui ? 46,2% du territoire sont couverts par le haut-débit et les 100% devraient être atteints en 2022. C’est clair, la France est en retard ! 11millions de personnes résidant dans les zones rurales les plus éloignées des services ne reçoivent pas le numérique. Et ce encore pour quelque temps !

Dans la matinée, plusieurs raisons et solutions ont été données :

  • Il y a une acculturation du plus grand nombre au numérique qui, par ricochet, ralenti le développement de la couverture. « Il faut plugger la multitude » ;
  • La puissance publique n’a pas encore assez pris la dimension du problème ;
  • Le déploiement de la fibre à 100% en 2022 est un vaste mensonge pour Rodolphe Belmer (nouveau directeur général d’Eutelsat). Au minimum, 20% de la population ne sera pas connectée. Le choix d’une mono-technologie, la fibre, pour couvrir l’ensemble du territoire en haut-débit est une grande erreur alors que la technologie satellitaire permettrait à un coût raisonnable de couvrir les territoires difficiles pour la fibre (4.000€ pour équiper un foyer en fibre, 500€ pour le satellite). Ce sujet de la fracture numérique doit être pris en compte par l’Etat qui doit sortir de son parisiano-centrisme !

Fracture numérique entre entreprises

Dans la seconde table ronde, Marie Ekeland, vice présidente de France Digital et fondatrice de Daphni a remué une salle trop docile. « Il faut se prendre par la main et se bouger si on veut construire une économie numérique qui nous ouvre des opportunités et soit en accord avec nos valeurs. Ce n’est pas ce qu’il se passe aujourd’hui ! ». La France est 16ème sur 28 pays pour le développement du numérique. Les PME et TPE ne sont pas encore passées dans l’ère numérique. Si de multiples raisons peuvent expliquer ce retard, trois seraient les plus importantes :

  • En France, le succès du numérique a la spécificité d’avoir été tiré par le grand public (Deezer, Priceminister, Blablacar). Au sein des entreprises, l’organisation est encore trop pyramidale. De plus, les donneurs d’ordre publics ne contractent pas avec des petites entreprises innovantes leur permettant ainsi de se développer mais avec les grandes entreprises, toujours les mêmes, qui ne sont pas les plus innovantes ;
  • L’accès de ces start-up au capital est inférieur à ce qu’on trouve dans d’autres pays européens ;
  • Et enfin la France n’a pas sur son sol assez de talents internationaux. Il faut s’ouvrir au reste du monde.

Un responsable de PME a saisi la balle au bond pour dire qu’il n’y avait pas d’acculturation des PME. « Un petit patron utilise son smartphone et Facebook pour ses besoins personnels mais, pour son entreprise, il a un manque de confiance dans la sécurité des données et ne sait pas forcément quel prestataire choisir. »

Une table ronde plus tard, Nick Leeder directeur général de Google France lui répondait en expliquant le « paradoxe français » : le numérique peut créer 100 milliards d’euros de PIB par an[1], les français sont parmi les utilisateurs du web les plus actifs, dans les entreprises l’utilisation du web a commencé depuis plusieurs années. Mais, à situation égale, le digital représente 5,5% du PIB français alors qu’il représente 10% du PIB au Royaume-Uni. En France donc, si les grandes entreprises du CAC 40 s’y sont mis et bougent assez vite, les dirigeants des PME n’ont pas le temps de s’occuper du numérique au quotidien.

Alors Google a mis en place des coachs allant voir les entreprises pour les initier au web, vaste opération 100 villes couvertes et à l’issue de ce plan 60.000 entreprises se sont mises en ligne. Et la marge de développement la plus forte se fait sur l’internationalisation. Vive Google !

Axelle Lemaire en concluant la matinée ne disait pas autre chose : « les entreprises du CAC 40 ont compris les enjeux du numérique, les Start-up bien évidemment, l’enjeu est de faire avancer le numérique dans les TPM/PME et les ETI : les accompagner à investir et à s’approprier le numérique (être présent sur le web, vendre à distance, passer dans le cloud, etc.) qu’elles ne doivent plus voir comme une menace ni un coût. »

Plusieurs collectivités territoriales ont mis en place des dispositifs pour aider les associations et TPE à mieux utiliser le numérique et à s’en servir pleinement à l’image du programme Societal 2.0 de la région Hauts-de-France

La révolution dans la régulation

L’appel au soulèvement révolutionnaire est venu du président de l’ARCEP Sébastien Soriano qui affirme que son institution doit « barbariser sa politique » repenser totalement son action et son business model.

« Il y a 20 ans il s’agissait de casser le monopole de France Telecom et de rendre les communications téléphoniques moins chères. Aujourd’hui, ce sont les usages qui sont le point de départ, il y a une abondance voire une dépendance vis à vis de la connectivité. ».  L’ARCEP doit se repositionner et se demander comment aider le pays à réussir sa transformation numérique, ne plus faire du micro management des grands opérateurs mais se demander qu’est-ce que l’institution peut apporter aux citoyens pour qu’ils soient acteurs du numérique. Il faut travailler avec la multitude. Les telecoms sont accompagnés en tant qu’ils sont une brique de base de la société numérique dans son ensemble.

L’ARCEP a aujourd’hui quatre priorités : investir dans les infrastructures, avoir des territoires connectés, avoir un internet ouvert et être pro-innovation. Pour cela il faut se servir de la data pour mettre sur la table des informations qui vont orienter le marché : créer des espaces de signalement (signaler des problèmes avec les opérateurs), nouer des partenariats avec le grand public via le crowdsourcing et dégrouper la donnée.

Pascal Terrasse, auteur du rapport sur l’économie collaborative et député de l’Ardèche a conclu la matinée avant Axelle Lemaire, en disant qu’on entrait dans « l’ère de la sobriété volontaire, la sobriété heureuse ».

Alors allons-y!

 


[1] Etude McKinsey