Salles VIP, projecteur au laser, cinéma construit dans une caserne de pompier ou dans une usine, écran qui couvre le sol-mur-plafond, multiplexes Art et essai… Le 69ème congrès de la Fédération nationale des cinémas français vient de s’ouvrir avec projections (entre autres films de Les jours venus de Romain Goupil, La prochaine fois je viserai le cœur de Cédric Anger), cocktail Audiens, commissions de branches (petite, moyenne et grande exploitation), présentations distributeurs, débat avec les pouvoirs publics et Grand Débat « Demain quels équilibres pour l’équipement et la diffusion en salles ? ». Alors, pour bien commencer ce congrès, rappel des épisodes précédents en prenant appui sur la table ronde du congrès de 2013 « La salle de cinéma de demain – Enjeux et perspectives ».

Un nombre de salles en progression dans le monde

On compte 130.000 écrans à travers le monde[1] : 1/3 en Amérique du Nord, 1/3 en Europe-Moyen Orient-Afrique et 1/3 en Asie Pacifique. En 2012, le nombre d’écrans a progressé de 5% à l’échelle mondiale. S’il est vrai qu’il s’agit plutôt d’une stabilité des écrans dans les pays traditionnels de marché (Etats-Unis, Europe occidentale et Japon), la croissance est exponentielle dans les pays neufs pour le cinéma (Chine, Russie, Amérique latine et sud). Dans la majorité des pays, la salle de cinéma est un marché de l’offre : quand le nombre d’écrans croit, le nombre de spectateurs progresse en retour. Loin de n’être que la vitrine des autres modes d’exploitation des films, la salle de cinéma se transforme pour continuer à progresser.

Anciennes ou nouvelles salles, toutes se numérisent. En 2012, 35% des salles dans le monde sont numérisées. Cette évolution est très rapide dans les pays émergents au cinéma, dont la Chine en tête. Ailleurs, hormis aux Etats-Unis, en France et au Japon, la numérisation se fait plus lentement : 70% des salles sont numérisées au Royaume-Uni, 50% en Italie, 15% en Turquie. Un peu comme toujours, la France fait figure d’exception. C’est le seul pays à avoir soutenu de manière aussi forte la numérisation de ses salles. En juin 2014, 98% du parc, soit 5.529 écrans sont numérisés[2]. Ils sont regroupés au sein de 1.949 établissements réputés numériques. 95,5% des établissements cinématographiques disposent d’au moins un écran équipé pour la projection numérique. Autant dire que dans beaucoup de pays, les exploitants se tournent vers la France pour connaître les recettes d’un parc de salles aussi développé et d’une part de marché du cinéma national aussi forte !

Deux phénomènes se développant dans l’offre de salles au niveau mondial interrogent les exploitants. D’abord des salles VIP apparaissent progressivement en Asie et en Amérique Latine, des salles extrêmement luxueuses qui proposent souvent des programmations pointues. Ensuite, on voit apparaître des multiplexes Art et Essai ou plutôt des écrans Art et essai dans les multiplexes : 3 à 4 écrans réservés aux films art et essai. On appelle cela, paraît-il, les écrans « Arte ». Ces évolutions semblent inquiéter parce qu’elles feraient émerger des salles de cinéma à deux, voir trois vitesses ou plus : des salles segmentées, à tarifications différentes, d’un côté des « low cost » et de l’autre « high tech » ou « culturelles » conduisant vers une segmentation du public.  

Des salles équipées de la technologie du futur

Le public avec les outils numériques est habitué à consommer plus vite les images et à renouveler plus vite ces outils. La salle de cinéma doit-elle aussi se renouveler plus souvent pour rester dans la course ? Il semble que les concepteurs de salles et fabricants de matériel y travaillent. Le laser dans la projection des films pourrait devenir une réalité dans 5 à 10 ans. Ce n’est pas la technique qui pose problème mais le coût financier actuel de l’équipement (300.000 dollars par écran). Les fabricants livrent des machines prototypes dans des salles exceptionnelles et il semble que cette technologie se développera d’abord dans le monde de l’événementiel et des grands spectacles. A las Vegas, par exemple, le laser devrait bientôt être proposé dans des salles à 150 dollars la place.

Retrofit, laser ou LED, sont des technologies qui permettent de révolutionner l’image sur l’écran de cinéma. C’est une révolution qui devrait être comparable au passage du son mono au 5.1 ! Les fabricants travaillent aussi sur des salles 3D sans lunettes, comme cela se fait sur une console chez soi. Là, c’est la technique qui n’est pas encore au point : ce serait possible mais, dans ce cas, le spectateur ne devrait plus bouger la tête car s’il sort de l’axe, l’effet disparaît. L’holographie serait aussi une technologie d’avenir pour la 3D. Côté son, c’est l’Atmos (5.1 ou 7.1), cette nouvelle technologie hybride de reproduction du son surround développée par Dolby Laboratories, qui a le vent en poupe. En terme de financement des équipements, les fabricants devront proposer des modes de financement innovants permettant aux exploitants de s’équiper et de se renouveler : pourquoi pas la location comme pour les photocopieurs dans les entreprises ?

Compte tenu de la qualité des équipements que chacun peut avoir chez soi, les exploitants considèrent que pour garder le public dans les salles (les jeunes surtout) la priorité majeure des années à venir est de faire progresser la qualité (image, son, fauteuil, accueil, etc.) proposée dans les salles.

 

Des salles plus intégrées à la ville ou dans des complexes commerciaux

Deux grands types d’évolution apparaissent au niveau de l’architecture des cinémas. Dans les pays neufs au cinéma, les salles se font en multiplexes, insérées dans des grands centres commerciaux proposant jusqu’à plus de 35 salles (37 dans un multiplexe à Mumbaï), chacune dotée d’un nombre gigantesque de places. À l’inverse dans les pays européens, le cinéma revient dans la ville : il s’insère dans un quartier, le spectateur peut y aller à pied et il en connaît le directeur. Cinéma dans la ville ? La question de la disponibilité et du coût des locaux se pose tout de suite. La solution viendrait-elle de ces projets de cinéma qui utilisent des lieux existants ayant eu d’autres fonctions : un cinéma dans une caserne de pompier, dans une usine, dans une gare de bus ?

La tendance est aussi de faire des cinémas qui disposent d’une véritable personnalité : l’architecte s’accroche à l’histoire de la ville, donne du sens au bâtiment. Le cinéma est un point focal de la ville, un point de rendez-vous où les habitants aiment aller. Pas étonnant donc que les élus s’investissent de plus en plus dans la construction des salles. Le concept de la salle à usage mixte, spectacle et cinéma, se développe. Chacun y trouverait son compte : les municipalités qui se doivent de construire des salles de spectacle qui coûtent très chères et qui ne sont pas constamment occupées et les exploitants qui peuvent faire appel à des subventions spécifiques des pouvoirs publics.

Les exploitants travaillent également sur l’articulation entre l’espace urbain et l’intérieur du cinéma. L’idée est d’unifier les espaces, la rue et le hall du cinéma deviennent presque le même espace pour mieux attirer et accueillir les gens. « La ville voit ce qu’il y a dans le cinéma et le cinéma est dans la ville ». Une fois dans le cinéma, le spectateur doit être retenu et fidélisé : alors le hall est en pleine révolution, il s’agrandit pour devenir un lieu qui offre des événements, des expositions, des terrasses, parfois des jardins. Dans la salle, le spectateur doit perdre ses repères, perdre le sentiment de séparation écran/salle. Il devrait être dans l’image grâce aux écrans sol-mur-plafond.

 

Et les attentes du spectateur dans tout ça ?

L’année dernière des étudiants de la faculté d’Avignon[3] se sont vus questionnés sur leurs idées pour le cinéma du futur : il doit proposer du lien, une dimension festive, des échanges, de la souplesse jusqu’à pouvoir programmer sa propre salle pour une fête entre amis. Ces attentes pourraient être représentatives de celles du spectateur de demain. Le spectateur veut être immergé : « quand un individu joue au jeu vidéo, il y passe des heures, quand il regarde une série TV, il y passe des heures ». Le spectateur de cinéma souhaiterait cette possibilité d’immersion dans un cinéma, avec l’idée, par exemple, d’y passer une soirée entière, d’y voir plusieurs films ou d’autres choses. Par ailleurs, le cinéma doit être un lieu unique dans lequel le spectateur vit quelque chose de spécial, c’est la recherche de l’expérience forte. Mais aussi, il attend du cinéma qu’il soit plus incarné. À l’image d’un théâtre dont la personnalité du directeur a de l’importance (il est l’emblème du lieu), le directeur de la salle de cinéma doit incarner sa salle de cinéma. Le cinéma doit aussi se connecter à d’autres pratiques qui sont dans son environnement : aux USA, on achète le billet de cinéma et on rapporte le DVD ou le livre du scénario chez soi, ailleurs on fait une photo souvenir avec un objet qui caractérise le film.

En conclusion

Pratique culturelle préférée de tout un chacun (98% des individus sont allés au moins une fois dans leur vie au cinéma), pratique culturelle dominante chez les jeunes, la salle de cinéma est l’endroit de l’expérience, du partage d’une émotion collective. Le film prend sa véritable dimension quand il passe par cette vision collective. La salle de cinéma des années à venir ? Le lieu de la convivialité, le lieu d’une véritable expérience sensorielle, le lieu d’une offre exclusive, ici et nulle part ailleurs. C’est en travaillant sur ces trois facteurs que la salle de cinéma continuera son développement.

 

 



[1] Pour un box office mondial de 35 milliards de dollars en 2012 [2] Source : Baromètre trimestriel de l’extension du parc de salles numériques, CNC, juin 2014 [3] Résultats présentés par Emmanuel Ethis, Sociologue, directeur d’études à l’EHESS et président de l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse.