Matinée passionnante ce mercredi 16 octobre, lors des premières rencontres parlementaires de l’audiovisuel qui avaient pour thème « Quel avenir pour l’audiovisuel français ? ». Des parlementaires et des professionnels de l’audiovisuel se retrouvaient devant une salle comble pour analyser la situation actuelle du secteur, formuler des constats, des idées, des propositions, émettre des souhaits.

En fait à entendre tous ces propos, ces revendications, ces storytelling, on est pris d’un grand vertige. On voit un système en pleine transformation qui doit se réformer, des acteurs en place qui défendent leurs positions acquises (ce qui peut se comprendre) face à des élus et consultants qui tentent des idées différentes ou rabâchées depuis longtemps. C’est une sorte de dialogue de sourds avec un seul point d’accord : taxer les géants américains, Google, Netflix, Amazon et autres Facebook qui s’installent chez nous !

Un constat qui rend vite schizophrène[1]

  • La vente de l’écran classique se ralentit (-15% cette année, – 12% l’année dernière). Même si la télévision reste le média le plus puissant pour entrer au sein des foyers et est encore l’écran le plus regardé (3h50 par jour contre 10 mn pour les écrans mobiles), on est en train de passer du hertzien au filaire. Les français (surtout les jeunes) commencent à privilégier les écrans de la mobilité, les écrans « compagnons » (le smartphone est à 61,2% de taux de pénétration et les tablettes à 21,5% source Médiamétrie). Or tout le système de réglementation français est fondé sur l’assiette hertzienne et par là même sur l’écran de télévision.
  • Le paysage est devenu multi-chaînes avec des côtés positifs comme la transformation du rapport à l’actualité et l’ouverture sur le monde permises par l’arrivée des chaînes d’information TNT mais avec des conséquences négatives pour les grandes chaînes comme la fragmentation des audiences et la démultiplication de l’offre publicitaire. Les grandes chaînes historiques sont fragilisées dans leur modèle économique mais elles restent les piliers du système. Elles financent la création à 90%. De leur bonne santé dépend la santé de tout le secteur.
  • Le service public est face à une concurrence démultipliée (chaînes de la TNT, Canal+ qui investit le gratuit) et voit aussi son modèle économique fragilisé par le manque de pérennité de ses revenus (arrêt de la publicité après 20h, subvention réduite pour cause de crise de 400 à un peu plus de 100 millions d’euros. Il est difficile dans ce contexte d’assurer ses missions de service public : diversité des programmes (FTV finance 60% de la création française), sport gratuit, etc.
  •  Le marché audiovisuel français est un petit marché, sous financé par rapport aux paysages audiovisuels d’autres pays européens : 9 milliards d’euros pour le marché français, 13 milliards pour le marché allemand. Ce qui n’empêche pas TF1 d’être la seule chaîne en Europe à bénéficier d’une telle part d’audience et M6 d’être la chaîne la plus rentable d’Europe.
  •  Au pays de la diversité, la fiction américaine est reine. Les fictions françaises ne sont plus assez rentables et ce sont les marges dégagées par les séries américaines qui financent la fiction française. Mais, avec l’arrivée des nouveaux terminaux, les séries américaines n’auront bientôt plus besoin des grandes chaînes historiques pour pénétrer le marché français. Elles se diffuseront sur d’autres terminaux que le bon vieux téléviseur, entrainant perte d’audience et de publicité.

Mais alors que faire ?

Seules deux propositions sont communes aux trois types d’acteurs présents, les professionnels, les élus et une société de conseil : taxer les « géants américains », ces « concurrents dérégulés », ces « grandes multinationales » et taxer les objets connectés qui diffusent de la télévision pour qu’ils participent au financement des œuvres audiovisuelles. Au delà de ces volontés, sans doute justifiées, les solutions divergent très vite.

Que faire selon les professionnels du secteur ?

  • Défendre l’organisation actuelle, ne pas changer constamment la réglementation. Comprendre que ce système est complexe et qu’en toucher un élément peut remettre tout le système en cause. Ainsi, la décision de donner des parts coproducteurs aux chaînes a-t-elle été votée sans réflexion, sans attendre les conclusions du rapport demandé par la Ministre de la culture et de la communication en juin à Laurent Vallet, président de l’IFCIC et qui doit être remis au plus tard dans un mois, novembre 2013. Il va sans dire que ce vote est une erreur pour les producteurs !
  • Consolider les acteurs historiques et non plus seulement privilégier les nouveaux acteurs. Seuls, quatre groupes français sont capables de financer la création (TF1, FranceTélévisions, Canal+ et M6). Il est nécessaire de les protéger en leur donnant des parts coproducteurs et en les intéressant à l’exploitation des programmes à l’étranger, disent les diffuseurs.
  • Réformer la redevance en élargissant son assiette pour pérenniser le financement de l’audiovisuel public. Même si les responsables de services publics qui le demandent conviennent que le propos peut paraître quelque peu inaudible en ce moment !
  • Pour que le cinéma français continue d’exister, il est urgent de laisser l’autonomie complète de son budget au CNC, de ne pas toucher aux obligations d’investissement des chaînes et de laisser en l’état la chronologie des médias, dit le représentant de l’UPF.
  • La production indépendante n’est pas un secteur atomisé, c’est la diversité des producteurs qui assure la diversité des œuvres. L’industrialisation du secteur n’est pas nécessaire. En revanche, il convient de protéger la véritable œuvre audiovisuelle face à la scripted reality et au docufiction qui toquent à la porte du compte de soutien, disent les producteurs indépendants.

Que faire selon les consultants ?

  • Le secteur audiovisuel français ne peut plus se permettre d’être aussi fragmenté. Pour se développer, résister aux nouveaux acteurs, exporter ses programmes, des acteurs forts doivent émerger. Le secteur de la production audiovisuelle doit se concentrer.
  • Les chaînes doivent être intéressées à l’exploitation des œuvres à travers des parts-coproducteurs et l’intéressement à l’exportation des programmes à l’international. Si les chaînes deviennent plus fortes dans la production, ce secteur s’organisera autour de grands acteurs ;
  • L’exception culturelle doit être défendue. La culture doit rester en dehors des négociations de l’OMC ;
  • Via le CNC, il convient de pousser les acteurs à tester de nouveaux de formats création, de nouveaux business models.

Que faire selon les parlementaires ?

  • La fonction du téléviseur doit être sauvée. Il faut en faire un « hub familial » qui fournit internet, musique, services etc.
  • Avant de penser à augmenter la redevance, il est nécessaire de réduire les dépenses de l’audiovisuel public ou au moins de les maitriser.
  • Faut-il remplacer le service public par un grand appel d’offres des programmes de service public diffusés sur tous les écrans ? Non, une chaîne qui propose des programmes permet au téléspectateur d’aller au-delà de ce qu’il aime ou connaît déjà. Il faut garder les chaînes. C’est important pour la démocratie et la diversité.
  • La loi nouvelle va rendre le CSA plus responsable économiquement. Il doit passer de la réglementation à la régulation et s’ouvrir à l’internet.
  •  Le paysage audiovisuel se pense aujourd’hui au niveau européen. Il n’a plus de sens au niveau national. Le modèle de paysage européen de l’audiovisuel qui tient son équilibre de la compétition entre deux pôles : un pôle public financé par la redevance et un pôle commercial privé financé par la publicité, est menacé.
  • Faire un grand pôle audiovisuel français qui soutienne l’exportation. Faire un incubateur de la création numérique.

En conclusion

Alors quel avenir pour l’audiovisuel français ? Finalement, des idées pertinentes émergent et devraient être reprisent. Oui il est nécessaire de favoriser l’émergence d’acteurs forts des regroupements dans le secteur avec par exemple des groupements d’employeurs, la mutualisation de la R&D. Oui il est intéressant de pousser la création d’incubateurs, de pépinières dans ce secteur de la production audiovisuelle. Il en existe déjà deux ou trois alors que ces dispositifs existent depuis longtemps dans tous les autres secteurs et même d’autres secteurs culturels. Oui il est nécessaire de penser européen, sachant que toute décision se prend à Bruxelles et que ce marché est aussi le nôtre.

Penser aux entreprises du secteur audiovisuel, à leur émergence, à leur transmission, à leur taille critique, à leur développement, à leur conquête de nouveaux marchés en Europe et à l’international pour mieux penser aux œuvres qu’elles produisent n’est pas un gros mot.



[1] Ces paragraphes sont construits à partir des propos des différents acteurs présents. Les données chiffrées qui se réfèrent à l’équipement et à la consommation média émanent de Médiamétrie.