Le festival de la fiction TV de La Rochelle bat son plein. 48 épisodes de séries ou fictions unitaires sont projetés pendant 5 jours : 42 en compétition pour 16 prix et 6 hors compétition ; 32 fictions françaises et 16 étrangères, avec la Corée du Sud en invitée d’honneur, des fictions européennes et des fictions francophones étrangères ; 8 unitaires et 40 épisodes de séries ; des courts, des 26’, des 52’, des 90’ ; une majorité d’épisodes de première saison, quelques épisodes de saison 2 et de saison 6.

Le programme est alléchant et le dossier de presse le dit clairement : les « 25 oeuvres inédites françaises en compétition officielle reflèteront le meilleur de la rentrée audiovisuelle[1] ». Puisque cette sélection donne un avant goût de la saison fiction en France et un peu en Europe,  voyons ce qui nous attend, sur quelles chaînes? quels formats? quels sujets? En un mot quelles sont les tendances à venir? Pour réaliser son analyse, ThinkandAct a classé les 48 épisodes présentés par pays, genre, format, producteur, chaîne de diffusion, sujet principal, pitch et constitué une « mini » base de données. Ces éléments ont été comparés avec une même analyse pour la sélection de 2016.

Il faut d’abord se demander si les oeuvres présentées sont un échantillon représentatif de la production française. En termes de production, cela semble évident : les 32 oeuvres françaises sélectionnées sont produites par 30 producteurs différents. Seul, Europa Corp compte deux unitaires sélectionnés : Le viol pour France 3, réalisé par Alain Tasma et Un ciel radieux pour Arte, réalisé par Nicolas Boukhrief.

En revanche, en termes de diffuseurs, la diversité n’est pas totalement présente puisque 24 fictions présentées le sont par les chaînes de France Télévisions (F2, F3, F4 et studio4), soit 75% des oeuvres françaises présentées. Si on ajoute Arte qui propose 5 fictions, on atteint un score de 91% des oeuvres sélectionnées diffusées par le service public ! Si ces chiffres ne sont pas vraiment représentatifs des investissements dans la production tels que les donnent le CNC en 2016[2] (48% de la production aidée l’est par France Télévision, 15% par TF1, 11% par M6, 11% par les chaînes de la TNT gratuites, 4% par Canal+ et par Arte), ils ne diffèrent pas des années précédentes. En 2016, Canal+ n’était présente qu’avec un unitaire inédit Jour polaire coproduit avec la télévision suédoise. Cette année Canal+ propose un épisode de la 6ème saison, certes inédite, d’Engrenages, et il y a un programme court de Studio+ . En 2016, M6 présentait un peu plus de programmes que cette année, 3 fictions dont 1 diffusée sur Téva. TF1 reste stable avec 3 fictions sélectionnées. De la même manière, les chaînes de la TNT, les offres thématiques sont très absentes : à peine voit-on OCS avec 2 fictions !

Les 48 fictions du FFTV 2017 classées par sujet

Source : Dossier de presse du FFTV 2017 et fichier ThinkandAct

Si on regarde l’ensemble des fictions programmées au festival, en termes de formats et de genres, les séries sont très largement majoritaires : 40 épisodes de séries pour 8 unitaires (En 2016, 11 unitaires et 21 séries et en 2015, 13 unitaires et 25 séries). Ainsi, les unitaires diminuent assez lentement et les séries explosent avec des formats de toutes durées. D’abord les séries de 90’ reviennent en force avec 4 épisodes présentées. Par ailleurs, les formats évoluent et prennent des libertés. Avec le web, les formats sont courts mais s’allongent de 5’, 6’ 9’, 10’ et 15′. Et en télévision linéaire un 26’ peut faire 24’, puis il y a des 42’, 45’, 50’ et 52’, des 60′ et les séries 90’ font 84’, 93’ ou 90’. En fait y a-t-il encore des formats?

Et enfin, de quels sujets traitent ces unitaires et épisodes de séries? Quelles sont les histoires racontées ? Au dessus des genres, policier, drame, comédie, de quoi parle-t-on cette année ?

Les 7 programmes courts et web séries se situent tous dans l’univers des 20-30 ans (ce qui n’était pas le cas l’année dernière) : de la jeune musicienne muette, Jezabel, qui a connu un premier succès sur internet, au jeune Hicham de 24 ans qui part à la recherche de son identité sexuelle dans Les engagés, en passant par la grossesse de Louise, Loulou, qui a 28 ans, par un enterrement de vie de jeune fille dans Yes I do, au encore par l’histoire de trois adolescents d’une petite ville de province, Les grands. L’année dernière ces programmes courts n’avaient pas une telle unité !

L’autre thème, univers et ressort fictionnel plus présent cette année que l’année dernière, est celui de la religion avec un unitaire 90’, une série de 90’ et 2 séries de 26’, une française et une allemande : dans La sainte famille, Charles fils d’une bonne famille catholique du nord de la France promis à la prêtrise tombe amoureux d’une jeune novice alors que François, prêtre très investi dans son sacerdoce tombe amoureux de Louise et aura besoin de l’aide de Marjorie pour choisir sa voie.  Dans No one is innocent (Allemagne), un prêtre qui apprend des projets de meurtre dans le secret de la confession essaye de dissuader les tueurs d’accomplir leurs crimes. La religion musulmane est aussi présente avec Ramdam, qui met en scène Amine qui est imam mais il surtout parisien, marié, rugbyman et vient d’être nommé à Mont-de-Marçan !

On trouve aussi trois fictions tirées de faits réels sur les violences sexuelles, La consolation est l’histoire de Flavie Flament, une jeune fille de 13 ans violée par un photographe de renom, Le viol raconte le combat de deux jeunes filles violées en 1974 et défendues par Gisèle Halimi, et Three girls de la BBC met en scène trois jeunes filles brisées par des violences sexuelles luttant contre un système qui aurait du les défendre.

Et bien sur le surnaturel qui est parfois l’univers principal ou seulement en petite touche.

Mais il y a un thème qui semble s’imposer cette saison et ce quelque soit le genre (policier, comédie, drame, etc.) et le format (26’, 52’, 90’) c’est celui de la différence, des êtres différents qui doivent vivre ou travailler ensemble ou un même individu qui doit vivre avec sa ou ses différences. Différence de pays, de classe sociale, de caractères, de temporalité, d’espace, de sexualité, etc. 13 épisodes sur les 48 de la sélection reprennent ce principe. On dira, bien sûr, qu’allier des opposés, creuser des différences est un principe fictionnel de base, mais les années précédentes, cette forme n’était pas du tout aussi présente.

Trois séries policières obligent des flics que tout oppose à collaborer  (dans Unité 42 un vieux flic désespéré avec une jeune hackeuse, dans Maroni, une jeune flic mutée contre son gré doit faire équipe avec un vieux flic tourmenté, dans L’art du crime un vieux flic « beauf » se retrouve en équipe avec une historienne pétrie de culture). Des séries dramatiques ou des comédies jouent sur les différences de classe sociale : deux mères, Prêtes à tout, opposées par leurs origines, leur classe sociale, leur mode de vie doivent s’allier pour sauver leurs fils de la drogue, dans Les chamois, un fils de syndicaliste et une fille de grand patron tombent amoureux et doivent le faire comprendre à leurs parents. Des différences spatiales et temporelles  sont aussi exploitées : différence dans l’espace avec Le rêve français dans lequel une famille guadeloupéenne découvre une France métropolitaine loin de celle dont ils rêvaient, dans Hospital It, la jeune médecin Tanya rentre au Togo pour faire vivre collaborer médecine traditionnelle et médecine moderne, et dans Mention particulière, Laura, jeune fille trisomique veut vivre et passer son bac comme les autres.

Différence, opposition, contraires, les héros de fiction les vivent aussi en eux. La variante de ce même thème et principe fictionnel, c’est la différence dans un seul corps, une seule personne : Dans J’ai 2 amours, Hector est gay et hétéro, Nikolai dans Grensland est un flic luttant de toutes ses forces contre la corruption mais qui le devient quand il doit protéger sa famille, Philippe est L’imposteur, ex-trafiquant de drogue se retrouve à vivre deux vies, celle du trafiquant minable qu’il est et celle d’une homme riche, reconnu et aimé, dans La porta rosa un salarié surmené meurt et se retrouve dans le corps d’un jeune motard qui vient d’être sauvé. Ces switch ne sont pas présent en ce moment qu’en TV. Au cinéma sort la semaine prochaine L’un dans l’Autre de Bruno Chiche dans lequel deux amants, joués par Louise Bourgoin et Stéphane de Groodt se retrouvent chacun dans le corps de l’autre.

La tendance principale de la fiction cette saison, c’est presque un cours de philosophie en temps réel! Des formes qui se libèrent des contraintes pour creuser un sujet principal, l’altérité. On sait que c’est en se confrontant à l’autre qu’on apprend à se connaître le mieux et du coup à voir en quoi il faut changer. Faisons notre révolution avec la fiction!