Passionnante séance, lundi 24 octobre, au Club Galilée sur « Les nouveaux enjeux du service public de l’audiovisuel ». A travers les prises de parole des quatre panélistes*, d’accord ou pas d’accord, idées nouvelles ou pas, un portrait du service public audiovisuel de demain se dégageait : alliances, déontologie, Europe, information et débat, international, jeunes, réseaux sociaux, R&D, travail collaboratif…

Pour Jérôme Bodin, analyste financier chez Natixis, qui entamait la séance, le point de départ tient à « la fracture numérique qui induit une disparition des frontières territoriales traditionnelles et construit de nouvelles frontières fondées sur les langues : des contours certes plus flous mais aux dimensions plus larges ». Le service public audiovisuel (SP) français se trouve donc face, d’un côté à une nouvelle concurrence domestique, et de l’autre, à des opportunités à l’international. Et dans ce cadre, en tant qu’acteur mondial de premier plan ses atouts sont non négligeables. Mais ….

  • La France ne profite pas assez de ces opportunités faute d’une vraie stratégie de conquête et d’une réglementation qui handicape les groupes français dans leur capacité à adresser ces marchés internationaux. La faiblesse tient aussi au manque de collaborations existantes au sein de l’audiovisuel public qui fonctionne encore trop en silot, à l’exception de la collaboration récente sur France Info. Mais on reste assez loin du modèle de la BBC ou d’un modèle espagnol.
  • De plus, les collaborations entre services publics audiovisuels européens font aussi défaut alors qu’ils représentent, potentiellement, le 1er groupe audiovisuel mondial. Et, à l’inverse, entre groupes privés les partenariats sont légion. Ce sont dans les contenus et la technologie, les deux enjeux majeurs, que des alliances devraient se mettre en place.

C’est un secteur public européen de dimension mondiale qui devrait se construire, considérant que les 3 langues européennes (française, espagnole et portugaise) sont des marchés d’avenir, que le français pourrait être la langue la plus parlée dans le monde en 2050, que c’est en Afrique (moteur de la croissance francophone) que résidera, en 2050, 9 francophones sur 10. Les contenus francophones sont les contenus d’avenir : s’il faut s’en convaincre, regardons les groupes US et chinois investir dans les programmes de langue française !

Après avoir rappelé « le jeu très complexe de l’Etat face au service public de l’audiovisuel comme actionnaire, comme régulateur et comme client », Martin Adjari, directeur général des médias et des industries culturelles au Ministère de la culture et de la communication, a détaillé les principaux enjeux du SP audiovisuel qui sont pour lui financiers, d’organisation et de périmètre de missions.

Sur les finances, le tableau n’est pas rose entre un marché publicitaire plutôt en baisse et une redevance plus faible en France qu’ailleurs en Europe, mais difficile à augmenter[1]. Malgré ces plus faibles ressources, France TV et Radio France enregistrent de bonnes performances d’audience et font maintenant de vrais efforts de bonne gestion. A partir de là deux « vraies questions se posent » :

  • La question de la réforme de la redevance à travers l’élargissement de son assiette. En effet, celle-ci est basée sur le poste de télévision alors que son taux d’équipement dans la population française baisse depuis plusieurs années. Y a-t-il urgence à faire payer la redevance audiovisuelle aux détenteurs d’ordinateurs, tablettes et autres écrans? Pour le moment pas de problème grâce à la démographie et aux divorces !
  • La question de la gratuité du service public : en linéaire oui mais en délinéarisé ? A quel moment est-il légitime de faire payer des services comme le postcast ou le replay ?

En termes d’organisation, Martin Adjari se questionne sur le modèle organisationnel que devrait prendre le service public audiovisuel ? Le modèle de la BBC, fusion des services publics radio et TV et autres ? Le modèle de la holding mais alors le problème est celui de savoir qui contrôle et de la taille de la holding ? Pour le moment, le bon modèle serait le « modèle coopératif » : un comité stratégique entre toutes les sociétés audiovisuelles de service public a, d’ailleurs, été instauré en 2015 ; dans le spectacle vivant, Radio France est un grand producteur et France Télévisions et Arte sont des grands diffuseurs ; et France Info le premier projet en mode collaboratif est plutôt une réussite.

En terme de périmètre de missions, Martin Adjari a réaffirmé les ambitions du service public sur l’information devant avoir le terrain d’expression le plus large possible et sur un investissement de taille dans la création audiovisuelle. « Le SP doit mieux financer les oeuvres de stock, dans un partenariat renouvelé avec la production indépendante qui sont des structures agiles, mais aussi dans un partage des droits plus conforme à la diffusion multisupports ».

Mathieu Gallet, PDG de Radio France, a réaffirmé la difficulté du SP de rechercher à la fois la différenciation et l’audience. Ces deux éléments étant nécessaires pour assoir sa légitimité aux yeux des citoyens. Dans un contexte de transformation des usages, d’arrivée d’acteurs extra-européens, de finances sous pression et de missions fortes, trois défis majeurs se posent au service public audiovisuel :

  • « Avec des algorithmes qui remplacent le travail journalistique créant de la confusion entre fait et opinion, avec des internautes privilégiant a priori le réseau le plus proche de leurs idées, la réponse du service public doit être d’investir massivement sur les nouveaux réseaux pour donner de la place à ses informations et à ses oeuvres ;
  • En termes économiques, « le défi est de changer la règle européenne pour en finir avec la captation de la valeur par les GAFA qui ne sont pas soumis aux mêmes règles de soutien à la création »
  • « Enfin les médias publics doivent se projeter vers l’avenir et pour cela investir dans la recherche et développement (R&D) qui est beaucoup trop faible : à Radio France 1% pour la R&D et 10% pour la musique. Ce rapport est celui d’un autre temps »

Pour répondre à ces défis, il s’agit en effet de rapprocher les entités publiques en travaillant plutôt en « mode projet » comme cela a été le cas sur France Info, considérant la complexité et le coût des évolutions de structures. Un des terrains essentiels de cette collaboration est celui des jeunes. Au delà de la nécessité de « ne pas voir nos audiences trop vieillir », le renouvèlement de la légitimité des missions du service public radio passera par sa capacité à ne pas s’adresser seulement aux CSP+ de plus de 50 ans. Et cela requiert un investissement massif dans le numérique. Il s’agirait également de mettre en place une chaîne de valeur plus intégrée entre les chaînes FTV/Arte et le grand producteur qu’est Radio France

Prenant la parole le dernier, Marc Tessier, président de VidéoFutur, président de FilmFrance et ancien président de France Télévisions, s’est plaint d’avoir l’impression d’entendre toujours les mêmes discours sur l’audiovisuel public et pour ne pas être négatif a proposé le concept de « puissance statique du service public ». On l’avait compris, il était dans le rôle (qu’on lui avait demandé de tenir ?) de regard extérieur et de lanceur d’idées non consensuelles :

  • « Pourquoi le service public pense-t-il avoir la vocation de ne jamais abandonner un territoire, alors que c’est impossible dans une logique d’entreprise ? Comment peut-il être partout, se développer et maintenir son offre antérieure telle qu’elle. » Comment peut-il avoir beaucoup de chaînes, proposer une grande variété de genres de programmes et aussi se développer fortement sur le numérique ?
  • Poser ces questions c’est se demander « quel est l’avenir des télévisions généralistes de service public ?». Il s’agit de faire une « différence entre la télévision généraliste et la télévision du direct ». La priorité pour le service public de l’audiovisuel c’est l’information et le débat. C’est sur France Info qu’il faut investir massivement, il faut pouvoir proposer toutes les formes d’informations. Pour cela deux prises de conscience seraient nécessaires : reconnaître que le service public ne peut pas être sur tous les genres (par exemple le sport) et reconnaître qu’il est sans doute nécessaire de réduire les investissement sur la chaîne généraliste et de les augmenter sur les réseaux sociaux.
  • Au niveau de son modèle économique, le service public a besoin, comme toute entreprise, de se constituer un capital qu’il peut valoriser dans une stratégie internationale. Le seul investissement important de la TV publique réside dans la propriété de ses programmes… dont il ne dispose pas. Il n’est plus envisageable que la télévision publique française investisse tant sur le stock et ne soit pas plus propriétaire de ses oeuvres. Il faut bien comprendre que millions de Netflix investis dans les programmes n’ont pas du tout la même valeur que ceux de FTV. Netflix est propriétaire de ses programmes !
  • Toujours sur les questions économiques, ce serait une erreur de penser qu’il est possible de faire payer plus les téléspectateurs pour la télévision publique. « Comment peut-on penser qu’on peut remplacer le gratuit par le paiement alors que tout le monde fait l’inverse dans le privé ? » Par ailleurs, le paiement coute très cher à faire pour une entreprise : projets plus attractifs, sécurité des paiements, etc. En revanche, la publicité devrait revenir sur le SP.
  • La légitimité de la télévision publique se fondera sur le modèle déontologique : indépendance des équipes, pluralisme de l’info. Parler de vivre ensemble, débattre suppose que les SP soient indépendants.

Ainsi le portrait du service public de l’audiovisuel de demain semble se dessiner en quatre grands éléments, sur fond de transformation numérique et de réglementation qui doit évoluer :

  • Le SP a besoin d’alliances entre les entités publiques en France mais aussi en Europe. Le développement qu’implique le numérique impose de faire à plusieurs. Ces alliances doivent se faire rapidement et en serrant les coûts. C’est pour cela que « le mode projet », le « mode collaboratif » est dans un premier temps plus performant que le rapprochement des structures ;
  • L’information indépendante et le débat démocratique sont, encore plus qu’avant le numérique, les points forts, les points de différenciation du service public audiovisuel… à côté de la création. C’est sur ces contenus et leur diffusion sur tous les réseaux que le SP doit investir. Pour être entendu, cette mission implique « le modèle déontologique », prôné par Marc Tessier.
  • Le SP, entreprise comme les autres, ne peut pas survivre sans investir une partie importante de ses ressources en R&D… dans ses contenus, dans la technologie, dans la compréhension des usages, etc.
  • Le SP doit reconquérir, suivre, trouver… les jeunes qui représentent à la fois le renouvellement de son audience, les modes de consommation de demain et la légitimité de l’audiovisuel public.

On se retrouve avec le portrait d’une entreprise comme les autres proposant un produit qui lui ne l’est pas. Le service public quoi !

* Un panel uniquement masculin ce qui fait drôle mais ne boudons pas notre plaisir, c’était très intéressant!

[1] Voir la décision récente du Sénat sur la hausse de la redevance limitée à 1€